CLOTRIER Eugène [CLOTRIER Florentin, Eugène]

Par Jacques Girault

Né le 17 juin 1902 à Seine-Port (Seine-et-Marne), fusillé le 11 avril 1944 au Mont-Valérien, commune de Suresnes (Seine, Hauts-de-Seine) ; conducteur de trains à la TCRP ; militant communiste de Châtenay-Malabry (Seine, Hauts-de-Seine) ; résistant FTPF.

Collection Jean Costumero
Collection Jean Costumero

Fils d’un manouvrier et d’une journalière, Florentin Clotrier avait obtenu le certificat d’études primaires. Marié, il eut quatre filles.
Conducteur de trains à la TCRP sur la ligne de Sceaux, Clotrier habitait vers 1936, 5 rue Paul-Lafargue dans la cité-jardin de la Butte rouge à Châtenay-Malabry. Membre du comité de la section communiste de Châtenay-Malabry en 1939, il exerçait aussi des responsabilités syndicales. Il était membre de l’ARAC et de l’association des Amis de l’URSS.
Non mobilisé au début de la guerre en tant que père de quatre enfants, Clotrier fut au centre de la renaissance clandestine du Parti communiste à Châtenay-Malabry.
Affecté en Compagnie spéciales de travailleurs en Isère, arrêté, envoyé au centre de séjour surveillé dans l’Isère, Clotrier s’évada de l’hôpital de Grenoble en juillet 1940 et regagna la région parisienne. À nouveau arrêté par la police française en septembre 1942, envoyé au camp de Pithiviers, il s’évada à nouveau en décembre 1942. Il passa dans la clandestinité en septembre 1943 et devint responsable militaire des FTP pour la région P 5 (banlieue sud). Le 19 novembre 1943, il fut arrêté par des inspecteurs des Renseignements généraux parisiens de la Brigade spéciale 2 en gare de Brunoy où il avait rendez-vous avec Roland Cauchy. Il était porteur de documents ayant trait à son activité et notamment d’un compte rendu des attentats commis dans le courant de la semaine précédente, dans la région qu’il contrôlait. Devant les inspecteurs de la Brigade spéciale, il reconnut être le responsable militaire de la région 89. Livré aux Allemands, il comparut en mars 1944 devant le tribunal de guerre de Fresnes avec une trentaine de FTP de la région parisienne, parmi lesquels leur chef, Joseph Epstein. Selon le témoignage de Blanche Tourtebatte, il fut « magnifique de courage » pendant le procès. Condamné à mort, il a été fusillé au Mont-Valérien, le 11 avril 1944, à Suresnes.
Il est enterré à Ivry-sur-Seine.
Le conseil municipal de Châtenay-Malabry décida, le 26 novembre 1944, de donner son nom à une petite artère de la cité-jardin de la Butte Rouge. Une cellule du Parti communiste porta son nom. Des plaques commémorent son souvenir sur la maison qu’il habita rue Paul-Lafargue, dans la station de métro Robinson et aux ateliers de la RATP à Montrouge. Un challenge cycliste portait aussi son nom.
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Dernière lettre
 
[Lettre incomplète]
2 avril1944
A ma petite femme,
A mes chères enfants,
A tous ceux que j’aime,
 
Après quatre mois de souffrances, nous venons d’être Jugés et les peines les plus séveres nous ont été infligées vingt peines de mort sur trente C’est dur mais je ne regrette rien, ma conscience est tranquille, je souffre non pour moi, mais pour vous que je vais laisser à votre triste sort Il te faudra être courageuse pour finir d’élever nos quatre fillettes qui avaient pourtant besoin encore. de ma présence.
Mon sacrifice n’aura pas été vain. Les jours prochains seront meilleurs pour tous après les dures épreuves que nous traversons. Tu trouveras auprès
de l’avocat F... les renseignements dont tu auras besoin. Il a assisté au jugement. Toutefois la peine n’est pas encore définitive avant une quinzaine de jours. C’est le général du Grand-Paris qui doit signer les grâces.
C’est bien le Paulo qui nous a tous donnés à son arrestation. Pour celui-là, pas de pitié ; je te laisse avec les copains le soin dé lui régler son addition à la prochaine occasion. Peut-être aussi auras-tu la visite d’un certain L... qui était avec moi. Méfie-toi de ce chien-là, il n’est pas très intéressant.
Aux F.T.P. j’avais le matricule 5.435, J’étais militaire régional. Au cas ou il m’arriverait quelque chose, tu as droit, à une pension ainsi que les enfants, et n’oubliez jamais que pendant quatre jours j’ai été battu, mais que je n’ai jamais parlé.
Aucun camarade n’est tombé par moi. Ils me reprochent d’avoir constitué des groupes et de les avoir menés au combat. Voici les noms des brutes qui nous ont frappés : Gautherie, Feydeau, David (Gaston Joseph), Denis, Leboucher, Taverne, Klein ; ce sont de vrais assassins. Fouillez mes chaussures et la poche droite de mon pardessus ; dans les plis il y avait des adresses. S’il m’arrivait quelque chose, préviens, car ces copains-là sont tous passés avec moi ; ils feront tous quelque chose pour vous.
Le bonjour à Mme B..., Robert, René, Zaza, la Marseillaise, et tous les amis ; excusez-moi auprès de cette bonne Cécile à qui j’ai créé, beaucoup de soucis.
Je la remercie d’avoir bien compris ce que je lui ai fait savoir. Embrasse-la bien fort, ainsi que cette brave Maria.
Je vous embrasse de tout mon cœur. Toujours à toi.
Eugène
 
Fresnes, 11 avril 1944
11 heures
Ma femme chérie
et mes amours d’enfants,
On vient de me signaler que mon recours en grâce était rejeté Je dois, avec mes nombreux camarades, passer de vie à trépas, cet après-midi à -quinze heures, chose à laquelle je m’attendais Malgré cette nouvelle, brutale, je reste fort, je ne regrette rien de mon passé qui est et reste un passé d’honnête ouvrier conscient d’avoir toujours bien fait sa tâche de militant et de bon père de famille.
N’aie pas honte, tu pourras marcher, ainsi que nos quatre fillettes, la tête haute Comporte-toi toujours comme une, femme digne d’un condamné à mort par les Allemands Je te demande seulement de ne jamais oublier. Élève les enfants dans la bonne voie, éduque-les dans la ligné que je m’étais tracée. Ce tes era dur de finir de les élever, mais le régime qui va venir t’aidera ainsi que les bons amis qui restent autour de toi. Rappelle-toi que j ’avais le matricule .5435, militaire régional.
Je te demandé de ne pas porter. le deuil, ni les enfants. Ce sont mes dernières volontés. Si tu veux, et seulement pour les enfants, refais ta vie. Les pauvres petites, j’avais rêvé autre chose pour elles jusqu’à leur mariage, le destin en a décidé autrement.
Ne me pleurez pas, gardez votre sang-froid, il vous sera de grande utilité dans les jours avenir. Liquide tout ce qui te servira pour récupérer de l’argent. Henri fera le nécessaire dans ce sens.
Je suis peut-être un peu dur dans ma dernière lettre ; le manque de place en est responsable.
Le Paul C.., est seul responsable de tout ce qui arrive, souviens-toi. Embrasse tous ceux qui m’ont aimé et que j’aime, tous les amis et la famille, en particulier ma petite soeur, sa fille et son mari, Cécile, Maria, tous les amis de la Butte qui ne m’ont jamais oublié dans les mauvais passages..
Ma petite femme, je vais te quitter. Je te serre bien fort sur mon cœur, ainsi que nos quatre fillettes, non sans revoir le beau film de notre vie de labeur.
Avec mes baisers,
E. Clotrier
Vive la France et son parti de lutteurs !
 
Fresnes, le 11 avril 1944
A mes quatre fillettes ;,
Yvette, Gilberte, Michèle, Liliane,
Après avoir beaucoup peiné dans un régime des plus durs pour ’essayer d’améliorer votre existence et celle de vos parents, et avoir lutté contre la guerre et ceux qui- en tirent tous les avantages, après avoir souffert moralement et physiquement de toute cette guerre, je fus arrêté par la bonne police française qui me remettait aux mains des autorités allemandes pour avoir osé lutter contre l’invasion de notre sol par leurs armées. Après un jugement des plus sommaires, elles nous condamnèrent, vingt bons camarades, à la peine capitale.
Aujourd’hui, la dernière heure vient de sonner, elle est brutale et sans recours.
Je vous demande, mes quatre chéries, d’être aux petits soins pour votre mère qui va être seule pour finir de vous élever. Soyez toujours bonnes avec elle, aidez-la au maximum, car il vous faudra lui apporter votre, aide mutuelle.
Plus tard, quand vous serez plus grandes, réfléchissez, bien à ces quelques lignes, car elles sont les dernières que votre père vous aura écrites. Soyez de braves et honnêtes femmes et de bonnes mères de famille lorsque vous serez mariées. Souvenez-vous toujours de votre-papa et de ce qu’il a été pour vous, car je voulais vous faire une vie des plus heureuses. Le destin en a décidé autrement...
Souvenez-vous en et continuez dans la bonne voie que je vous ai tracée Le régime qui sortira de cette terrible guerre vous sera favorable et l’avenir, sera plus beau pour vous.:Je pars plus tranquille, car mon sacrifice n’aura pas été vain. Souvenez-vous de mon passé qui a toujours été et reste, jusqu’à la dernière minute, honnête Relevez bien-haut la tête, soyez toujours intransigeantes avec les traîtres.
Embrassez bien fort toute la famille et ceux que j’ai toujours aimés.
Je vous serre sur mon cœur avant de vous dire adieu Je vous embrasse mille fois
Adieu, mes chères enfants... Adieu
Votre père,
E. Clotrier

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article20200, notice CLOTRIER Eugène [CLOTRIER Florentin, Eugène] par Jacques Girault, version mise en ligne le 13 septembre 2010, dernière modification le 23 septembre 2019.

Par Jacques Girault

Collection Jean Costumero
Collection Jean Costumero

SOURCES : DAVCC, Caen, BVIII 5 (Notes Thomas Pouty). – Arch. PPo., activités communistes pendant l’Occupation, carton 3, BS2/25 et carton 1. – Arch. com. Châtenay-Malabry. – Archives de la CCCP (Notes Ravery). – Lettres de fusillés, Éditions France d’abord, 1946. — Sources orales. – Renseignements fournis par Mme Buraschi, fille de l’intéressé. – Note Jean-Pierre Besse.

ICONOGRAPHIE : Arch. PPo.

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