BHELY-QUENUM Olympe

Par Claire Ducournau

Né le 20 septembre 1926 à Ouidah, au Dahomey (actuel Bénin) ; enseignant ; journaliste (directeur-rédacteur en chef du magazine La Vie Africaine, 1962-1964, cofondateur et directeur-rédacteur en chef du magazine bilingue L’Afrique actuelle, 1965-1969) ; fonctionnaire international (Unesco, 1968-1988) ; militant mendésiste puis au parti socialiste français

Olympe Bhêly-Quenum fait partie des élites africaines formées sous la colonisation : dans sa trajectoire marquée par une mobilité précoce s’entrelace une triple carrière d’écrivain, de journaliste et de fonctionnaire international. Inscrit au parti socialiste français, durablement marqué par la négritude, il a pris, dans la presse, des positions soucieuses des intérêts africains. S’il est resté à l’écart du syndicalisme ou de mouvements collectifs proprement africains, il a côtoyé de nombreux acteurs investis dans ces courants, de Gabriel d’Arboussier à Albert Tévoédjré en passant par Léopold Sédar Senghor ou Alioune Diop – la maison Présence africaine a publié ou réédité certains de ses romans.

Né le 20 septembre 1926 à Ouidah (ville historique et creuset du vaudou), au Dahomey, il reçoit les prénoms Codjo (né un lundi) et Agbassadidié d’après un rituel vaudou, avec le statut d’abikou, parce qu’il est né après deux bébés jumeaux morts en bas âge avant sa naissance, puis les prénoms Eustache Marc et Olympio, selon un baptême chrétien – seul Olympe reste comme prénom d’usage. Ces deux baptêmes successifs symbolisent le double héritage culturel parental, animiste et fétichiste d’un côté, chrétien de l’autre. Sa mère, Vicé-Dessin Agbo, analphabète, est une grande prêtresse du vaudou et une commerçante réputée, ayant soutenu, avec d’autres femmes, la grève des cheminots en Afrique de l’ouest francophone en 1947-1948, alors que son père, Paul Kpossy Gbhêly-Houénou (dont le nom est plus tard francisé en Possy-Berry-Quénum, devenu Bhêly-Quenum), est un catholique, qui a été instituteur. Avec son frère Maximilien Quénum, devenu anthropologue, installé en France et l’un des premiers écrivains reconnus originaires du Dahomey, actuel Bénin, alors surnommé le « quartier latin de l’AOF », il incarne une élite africaine, déjà issue d’une lignée aristocratique (précoloniale) de propriétaires terriens, puis passée par le système éducatif colonial. Mari de quatre épouses et père de trente-six enfants, Paul Gbhêly-Houénou devient ensuite gérant d’une succursale de la firme britannique John Walkden, liée au groupe Unilever, à Sègbohoué (une petite ville coloniale), entreprise commerciale dans laquelle Olympe (le onzième enfant) se voit également recruté par voie de concours. Après avoir été marqué par l’éducation de sa mère et de sa grand-mère (qui lui apprend à parler yoruba), ce dernier avait entamé à l’âge de 12 ans des études primaires à Ouidah et Cotonou, jusqu’à son certificat d’études obtenu en 1944. Il avait alors appris l’anglais à l’Achimota Grammar School of Gold Coast, située à Accra (actuel Ghana), avant de travailler pendant trois ans pour la firme John Walkden.

Muni de ses économies et de l’aide matérielle de sa mère, il arrive en 1948 en France, en passant par Marseille. Il poursuit des études secondaires et supérieures en Normandie, au collège Littré, à Avranches, puis en Bretagne, au lycée de Rennes, où il obtient le BEPC, le baccalauréat de lettres classiques et de philosophie-lettres, puis l’admissibilité au concours d’entrée à l’ENSET, École normale supérieure d’enseignement technique, après une année d’hypokhâgne. Après une interruption pour un voyage d’étude en Afrique avec une bourse Zellidja qui l’amène à rédiger un rapport sur « les problèmes économiques du palmier à huile en AOF », il obtient une licence ès lettres classiques à l’Université de Caen (en 1958), puis une licence de sociologie et une maîtrise de socio-anthropologie à la Sorbonne, à Paris (en 1961). Passionné par la littérature antique et par le grec ancien, il est alors professeur de lettres classiques dans l’enseignement secondaire au lycée de Coutances, en Normandie, puis au lycée Paul-Langevin et au lycée Jacques-Decour, en région parisienne.

Sollicité au moment des indépendances par le premier président de la République du Dahomey, Hubert Maga, en vue de travailler pour son pays d’origine, Olympe Bhêly-Quenum entreprend des études diplomatiques à l’Institut des hautes études d’outre-mer, à Paris, dont il sort certifié, avec un mémoire sur les réactions de la presse italienne face aux événements africains. Il fait des stages diplomatiques au ministère des Affaires étrangères, à l’Académie de droit international de La Haye, dans les consulats généraux de France à Gênes, Milan et Florence, et à l’ambassade de France à Rome.
Il se marie avec Maryvonne Lecerf, une étudiante qu’il rencontre en 1950 en Normandie, avant qu’elle devienne institutrice, et avec laquelle il a quatre enfants (Thierry, Tiphaine, Marie-Paule et Jean-Gilles).

Lecteur boulimique, en particulier à son arrivée en France, il écrit des articles de presse et des textes de littérature dès les années 1950 – après sa rencontre, en 1949, avec André Breton, lequel l’incite à écrire. Il a raconté cette rencontre et publié le récit du rêve qu’il avait alors relaté au chef de file du surréalisme. Après avoir subi les refus d’une dizaine d’éditeurs, c’est chez Stock qu’il publie, en 1960, un premier roman intitulé Un piège sans fin. Cet ouvrage, marqué par le double modèle de l’existentialisme et de la tragédie classique, comporte une dénonciation indirecte de la colonisation ; il connaît, à sa parution, un écho médiatique : il est recensé dans la presse généraliste, à l’instar de Combat (par Alain Bosquet), Le Soir, ou La Croix, et dans une presse africaine comme Bingo, l’illustré africain ou La Vie Africaine. Ce texte reste aujourd’hui très connu de générations d’écoliers et d’étudiants africains parce qu’il a été considéré comme un modèle d’écriture, notamment pour la qualité de sa langue : devenu un classique, intégré comme support pédagogique dans l’enseignement, il fut réédité par Présence africaine après Stock.
Bhêly-Quenum a fait paraître cinq romans, des essais, des contes et des nouvelles, chez Présence africaine, mais aussi chez Larousse (pour un récit, pionnier en littérature africaine, destiné à la jeunesse), L’Harmattan, chez des éditeurs à Cotonou et Abidjan, et (particulièrement à partir des années 2000) à compte d’auteur et/ou en autoédition. Ce dernier choix est assumé comme une manière de contourner les exigences et les contraintes des éditeurs français. Alors que ses œuvres sont traduites dans de nombreuses langues (slovène, serbo-croate, tchécoslovaque, swahili, grec, anglais, allemand, russe, etc.), Bhêly-Quenum s’est senti, en tant qu’écrivain et, en partie, en tant que journaliste, « complètement étouffé » par les institutions françaises.

À partir de la fin des années 1950, Bhêly-Quenum publie aussi, parfois sous pseudonyme, des articles de critiques littéraires et de chroniques culturelles pour différents journaux, français (y compris Le Monde ou Le Monde diplomatique), mais aussi béninois ou sénégalais. Il devient en 1960 un collaborateur régulier de Bingo, l’illustré africain (pour une rubrique consacrée aux règles et usages de la langue française). Encouragé par Paulin Joachim, autre écrivain originaire du Dahomey qui est alors rédacteur en chef de Bingo et contributeur à La Vie africaine, il collabore également à ce dernier magazine, créé en 1959. Fin 1962, à l’instigation de son ami Gabriel D’Arboussier, propriétaire (d’abord avec sa tante) de La Vie africaine, autour duquel gravitent aussi Bara Diouf (futur directeur du Soleil, à Dakar), Jacques Rabemananjara et Albert Tévoédjré, il renonce à une carrière diplomatique, qui ne l’intéresse pas, pour devenir directeur puis rédacteur en chef de ce magazine mensuel, dont il assure les éditoriaux politiques. Après la disparition de La Vie africaine, en 1965, à la suite de difficultés avec le ministère de la Coopération qui l’avait subventionné, Bhêly-Quenum fait rebondir son investissement revendiqué dans une presse africaine indépendante vis-à-vis des pouvoirs et des tutelles, y compris dans les nouvelles nations. Avec son épouse, qui en fut l’administratrice, il fonde et dirige le magazine L’Afrique actuelle, d’octobre 1965 à mars 1969. Préférant à l’idée de francophonie celle de « Commonwealth francophone », cette deuxième revue se présente comme « le mensuel bilingue de l’Afrique francophone et de l’Afrique anglophone », où il se voit aussi distribué. L’un des engagements – panafricains – du magazine est de se battre contre la guerre alors dite du Biafra, de dénoncer notamment l’emprisonnement de Wole Soyinka, ce qui entraîne une censure indirecte – les « milieux français » limitant, par un jeu d’influence, les financements publicitaires permettant l’existence du magazine, ce qui précipite sa faillite. Bhêly-Quenum se voit embauché, peu avant sa disparition, comme fonctionnaire international à l’Unesco. Il y mène, de 1968 à 1988, des missions dans des pays africains et européens, en restant, selon ses propres termes, « à un grade très moyen ».

Militant à gauche depuis son arrivée en France, il soutient Pierre Mendès-France en rejoignant la jeunesse mendésiste de 1954 à 1970, puis le parti socialiste français depuis cette date (PSU puis PS). Il revendique aussi publiquement son appartenance à la franc-maçonnerie, en particulier la Grande Loge unie d’Angleterre. Il vit son investissement dans la presse comme une forme d’engagement, qui se poursuit en partie après 1969 par la publication ponctuelle d’articles, surtout dans la presse étrangère, ainsi que sur son site internet, où sont aussi reproduites certaines de ses prises de position en défense de causes diverses liées au continent africain.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article207203, notice BHELY-QUENUM Olympe par Claire Ducournau, version mise en ligne le 7 octobre 2018, dernière modification le 10 octobre 2018.

Par Claire Ducournau

ŒUVRES : Un piège sans fin, Stock, Paris, 1960, réédité chez Présence Africaine, Paris ; Le Chant du lac, Présence Africaine, Paris, 1965 ; Liaison d’un été, éditions Sagerep, Paris, 1968, réédité sous le titre Promenade dans la forêt, Achères, éditions Monde global, 2006 ; Un enfant d’Afrique, Larousse, Paris, 1970, réédition Présence africaine/Agence de la francophonie, Paris, 1994 ; L’Initié, Paris, Présence Africaine, 1979 ; Les Appels du Vodou, L’Harmattan, Paris, 1994, réédition sous le titre Les Appels du Vodún, Garrigues-Sainte-Eulalie, Phoenix Afrique, 2007 ; La Naissance d’Abikou, l’enfant qui parle dans le ventre de sa mère, éditions Phoenix Afrique, Bénin, 1998 ; Practical French, en collaboration avec S. A. M Pratt ; 7 volumes ; édit Longman, Essex. Harlow, 1964 ; Années du bac de Kouglo, Cotonou, Phoenix Afrique, 2003 ; C’était à Tigony, Paris ; Abidjan : Présence Africaine ; Nouvelles Editions Ivoiriennes, 2000 ; As-tu vu Kokolie ? La naissance de la folie, Ivry-sur-Seine, Cotonou, Bookpole, Phoenix Afrique, 2001.

SOURCES : Entretiens avec Claire Ducournau, 22 octobre 2016 (à Garrigues-Sainte-Eulalie) et 20 mars 2018 (à l’Université Paul-Valéry Montpellier 3) ;
Adrien Huannou, Cyprien Gnanvo, Athanase K. Adjahouto, Francis Fouet, et alii, L’Afrique des profondeurs. Mélange à Olympe Bhêly-Quenum en l’honneur du 40e anniversaire d’Un piège sans fin, Cotonou, Garrigues-Sainte-Eulalie, éditions Phoenix Afrique Bénin, Malesherbes, 255 p., 2004 (notamment les « notes biobibliographiques par Pierre Medehouegnon) ;
Jean-Norbert Vignondé « Aspects et limites de l’initiative créatrice chez Olympe Bhêly-Quenum », pp. 89-97, in Musanji Ngalasso-Mwathasite (dir.) Linguistique et poétique : l’énonciation littéraire francophone : en hommage à Michel Hausser, Presses universitaires de Bordeaux, Bordeaux, 2008 ; site d’Olympe Bhêly-Quenum : http://www.obhelyquenum.com

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