MARTIN DU GARD Roger

Par Jean-François Massol

Né 23 mars 1881 à Neuilly-sur-Seine (Seine, actuellement Hauts de Seine), mort le 22 août 1958 à Sérigny (Orne) ; écrivain, prix Nobel de Littérature (1937) ; pacifiste ; auteur de Jean Barois et L’Été 1914, 7e tome des Thibault.

Fils aîné de Paul Martin du Gard, avocat, et de Madeleine Wimy, Roger Martin du Gard fit des études secondaires dans deux lycées parisiens, avant son service militaire, en 1902-1903, au « peloton » des dispensés du 39e RI à Rouen (Seine-Maritime) : il y entama, en particulier, une amitié avec Jean-Richard Bloch, avec lequel il entretint une correspondance régulière, d’abord à propos de la revue L’Effort fondée par Bloch. Marié avec Hélène Foucault dont il aura une fille Christiane, Roger Martin du Gard est très tôt décidé à entreprendre une carrière d’écrivain. Il commença de réaliser son œuvre après des études à l’École des Chartes (1903-1905) : jeune romancier, il est profondément et durablement inspiré par l’œuvre de Tolstoï, son Guerre et Paix tout particulièrement, mais il est aussi marqué par le Jean-Christophe de Romain Rolland, ou encore, mais différemment, par les œuvres et positions de Émile Zola dont la figure dreyfusarde ou les conseils de journaliste-écrivain interviendront dans deux de ses principaux romans.
C’est grâce à André Gide que fut publié, son premier roman d’envergure, Jean Barois, en 1913. Cette « minutieuse biographie » raconte l’évolution d’un fils de médecin, qui devient militant de la Libre pensée, fondateur d’une revue engagée et auteur d’un ensemble d’œuvres dont le roman liste les titres, - avant de retrouver le catholicisme de son enfance pour différentes raisons personnelles. En sa partie centrale, l’œuvre contient une évocation de l’Affaire Dreyfus, qui est la première représentation romanesque directe de cet important moment politique, idéologique et historique. Le texte de Jean Barois, qui relève en partie de la catégorie du « roman d’idées », étant fait de morceaux de genres différents (scènes théâtrales, lettres, etc.), dont quelques documents simplement insérés dans l’ensemble, contient ainsi de longs passages du rapport de Bernard Lazare à propos de La Vérité sur l’Affaire Dreyfus (dans sa réédition de 1898, ainsi que le signale une note de bas de page de ce « roman-dossier »). La thématique de l’engagement étant centrée sur les intellectuels devenus dreyfusards, le roman ne comprend qu’une figure d’ouvrier également engagé, le typographe Roll, qui reste un personnage périphérique. Mais l’oeuvre de fiction contiendra d’autres figures populaires, - ainsi des « deux gamins » débrouillards que soigne Antoine Thibault, dans La consultation (1928), des habitants d’un village dont le récit satirique Vieille France (1933) évoque les occupations de routine, des figures plus traditionnelles de paysans dans les farces comme Le testament du père Leleu (1913) ou La Gonfle (1928), ou les militants de divers courants dans L’Eté 1914 (1936).
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Après la publication de Jean Barois, Roger Martin du Gard a le plaisir de rencontrer le cercle de la NRF (loué par Gide, son manuscrit a été publié par G. Gallimard), mais ce moment est très bref puisque le jeune romancier se trouve soumis à la mobilisation générale. Il passera, de fait, la première Guerre mondiale comme maréchal des logis dans un groupe de « Transports matériels » chargé du ravitaillement d’un corps de cavalerie. Il circulera donc en deuxième ligne, ce qui ne veut pas dire à l’abri du danger, et dans une posture intérieure de refus et révolte plusieurs fois exprimée, face aux contraintes et absurdités qu’il est amené à subir, aux horreurs et dévastations dont il est témoin. Par solidarité avec les hommes de son convoi de camions, mais aussi avec son frère, ainsi que ses amis engagés dans les combats par ailleurs, il refusera d’être démobilisé lorsqu’il en aura la possibilité. Les notes qu’il prend pendant toute la durée du conflit sont les prémices de son Journal et les lettres qu’il écrit à ses proches constituent son témoignage de jeune homme dont l’expérience de la guerre renforce un pacifisme de « réfractaire farouche », ainsi que le décrit M. Rieuneau, attitude qui s’est sans doute construite, « de 1905 à 1914 », à travers son adhésion à « toutes les ligues pacifistes », comme Martin du Gard le confesse à Gide en 1932. Ce point de vue l’amène à ressentir la publication du premier manifeste publié par Romain Rolland en 1914 comme une « bouffée d’air pur », ce dont témoigne la lettre de remerciement qu’il envoya alors à son aîné (29 août 1915).
Issu de son expérience personnelle mais nourri aussi par les deuils qu’il eut à faire de nombreux amis ayant péri pendant le conflit ou juste à sa fin, son pacifisme se développe ensuite. Il se manifeste en particulier dans les deux derniers volumes du « roman de longue haleine » des Thibault, qui représentent la Grande Guerre par ses deux bords, basculement dans le conflit (L’été 1914) et retour à la paix décrit du point de vue d’un agonisant (Epilogue). Septième volume du « roman fleuve » commencé en 1922, L’Été 1914 parut en 1936. Jeune bourgeois tenté par une carrière d’écrivain et devenu pacifiste et socialiste dans la longue et malheureuse relation d’opposition à son bourgeois et catholique de père, Jacques Thibault y occupe une place à part : en particulier il y trouve finalement la mort dans la panne de l’avion qui devait lui permettre d’envoyer un appel à la réconciliation franco-allemande au-dessus des tranchées. Le roman propose également une vue sur la société française (et plus largement européenne) au moment où l’Europe entre dans la guerre. Si, par souci de l’« objectivité romanesque », Roger Martin du Gard évoque les points de vue ministériels, ainsi que ceux d’individualistes peu concernés par les événements mondiaux et aveuglés de ce fait, il met nettement l’accent sur le mouvement pacifiste et socialiste qu’il décrit en plusieurs lieux : Genève, Paris (et sa banlieue populaire de Montrouge), Bruxelles, Berlin, Bâle, villes entre lesquelles circule Jacques Thibault. Les milieux pacifistes et révolutionnaires sont ainsi évoqués à travers une série de scènes, certaines récurrentes comme les discussions politiques sur la situation, d’autres plus isolées comme quelques discours lors de Congrès ou de manifestations, ce qui signe, pour l’écrivain, le retour du « roman d’idées » au profit, cette fois, des confrontations entre pacifistes, socialistes, anarchistes, révolutionnaires. Une série de personnages-types permet également de représenter les différents courants qui composent le mouvement pacifiste en 1914. Ainsi Meynestrel dit « le Pilote » est un croisement de Lénine à Genève et d’André Malraux que Martin du Gard avait pu écouter et observer lors de certaines Décades de Pontigny. Du côté anarchiste, on rencontre des individualistes prêts à se soustraire à la mobilisation en fuyant à l’étranger, et d’autres qui pensent pouvoir profiter de l’entrée en guerre de la France pour obtenir du gouvernement des concessions en faveur du prolétariat. Du côté socialiste, le roman évoque le discours de Jaurès au Cirque Royal de Bruxelles, ainsi que son assassinat à Paris, une scène qui figurera ensuite de manière récurrente dans les manuels de littérature consacrés au XXe siècle. Ce moment charnière permet au romancier de faire, ensuite, le récit en plusieurs scènes, dont l’une dans les locaux de [l’Humanité], du revirement des socialistes français, devenus « socialo-patriotards » sous la pression d’une propagande multiforme, toutes les élites abdiquant dans l’Union sacrée. Pour cet ample volume, la documentation de Martin du Gard repose comme le plus souvent sur les recherches qu’il sait mener en tant qu’ancien chartiste, mais aussi sur les souvenirs et les conseils d’amis comme l’instituteur et militant communiste Marcel Lallemand que RMG aidera ensuite à publier, chez Gallimard, une autobiographie (interrompue après le 2e volume). Marcel Lallemand, pour sa part, entreprendra de tirer des Thibault une adaptation sous forme de manuel scolaire de lecture publié aux éditions Gallimard, en 1946.
Préparé par une pré-publication de « bonnes feuilles » dans un nombre important de revues (dont Commune, Europe, Marianne, Vendredi), l’impact de L’Été 1914 est, en effet, important et divers. Parmi les très nombreux articles critiques du moment de sa parution, on relève ceux de Jeanne Alexandre dans Feuilles libres, de Félicien Challaye dans La Patrie humaine, de Lucien Gachon et de Jean-Baptiste Séverac dans Le Populaire, de Paul Nizan à la fois dans la N.R.F. et dans l’Humanité. Une lettre de Léon Trotsky le mentionne élogieusement. Le roman suscite par ailleurs des questionnements adressés à l’auteur par de jeunes pacifistes s’interrogeant sur leurs choix.
Manifestation de sa volonté de terminer de manière très organisée son entreprise des Thibault, Martin du Gard publiera un Epilogue en 1940. Gazé sur le champ de bataille et soigné dans une clinique de Grasse, Antoine Thibault va découvrir qu’il est condamné. Pour le romancier, ce dernier volume est l’occasion d’interroger, à travers les réflexions de son héros bientôt agonisant, les projets du président américain Wilson pour la création d’une Société des Nations dont les insuffisances sont évidentes au moment où s’écrit le roman, quand la 2e guerre mondiale s’annonce.
Les événements, discussions, réflexions dont sont porteurs les deux derniers volumes figureront bien évidemment dans les deux adaptations télévisuelles auxquelles la saga des Thibault a donné lieu, le premier des deux scénarii successifs ayant été composé par l’écrivain et journaliste Louis Guilloux.
S’il déclare ne jamais écrire « pour prouver », Roger Martin du Gard avoue dans son discours du prix Nobel qu’il lui « serait doux de penser » que son œuvre peut servir « la cause de la paix ». Son engagement est ainsi indéniable, mais il prend une forme particulière, « paradoxale », selon H. Baty-Delalande, qui le définit comme une « éthique singulière » faite surtout « de vigilance et de distance ». La correspondance avec Gide le montre bien puisque Martin du Gard qui peut avouer son intérêt pour la position détachée d’un Montaigne, peut aussi manifester « une curiosité sympathique » pour « comprendre « l’effort du bolchevisme ». Mais il n’oublie pas, par ailleurs, de mettre en garde son ami contre son « abandon au temporel, au politique », ou encore « l’asservissement » de son « esprit à une Cause pré-choisie » (lettre du 3 avril 1933).
Cette forme d’engagement qui se traduit essentiellement à travers ses œuvres de fiction, Martin du Gard la retrouve pour l’ample roman conçu comme posthume et inachevé, qu’il commencera après l’obtention du Prix Nobel. Intitulé Le lieutenant-colonel de Maumort, dans la version publiée par André Daspre (après le refus de celle préparée par Pierre Herbart, par le comité constitué par Martin du Gard pour la publication de ses posthumes), cette œuvre foisonnante contiendra, dans les différents scénarii que l’écrivain développe successivement, à la fois une représentation à valeur explicative de différents types de nazis et la mise en lumière de deux manières de résister, une posture de refus, celle du héros éponyme, qui ressemble beaucoup à l’attitude des personnages français de la nouvelle de Vercors Le Silence de la mer (laquelle fut d’ailleurs momentanément attribuée à Martin du Gard), et une posture de participation au mouvement de la Résistance à travers la figure de Gévresin, ami de Maumort, mais simple destinataire des lettres de celui-ci.
Considérant que le rôle de l’écrivain est avant tout d’intervenir à travers ses œuvres, Roger Martin du Gard ne mènera jamais d’actions militantes. Si, à une question d’un critique sur le sujet, il pourra répondre qu’il a toujours été « à gauche », s’il a critiqué l’emprise de l’Église sur les consciences ainsi que l’organisation capitaliste du monde occidental, s’il s’est intéressé au communisme, il conservera toujours assez de « doutances » pour refuser d’être « affilié », ainsi qu’il l’écrit à Eugène Dabit. Cela ne l’empêchera pas d’apporter ponctuellement des soutiens personnels de divers ordres, matériel, professionnel, affectif, tantôt à des écrivains (comme Dabit justement), tantôt à des étrangers (ainsi des allemands Carla Alt et Otto Schultz) dans des situations difficiles. Refusant de galvauder sa signature, il a cependant apporté son soutien public à une série de sept manifestes et pétitions, de l’appel pacifiste de Romain Rolland « Un Congrès de tous les partis contre la guerre », en 1932, à l’ « Adresse personnelle » au Président de la République « contre la torture en Algérie », également signée par Jean-Paul Sartre, Malraux et François Mauriac, en 1958, en passant, par exemple, par le manifeste « Aux travailleurs » d’Alain, Paul Langevin et Paul Rivet, en février 34, ou la « Réponse aux intellectuels fascistes » paru dans Commune en 1935.
Si les romans de Martin du Gard ont été en partie composés pour une pleine compréhension de grands moments historiques, idéologiques et politiques du premier XXe siècle, ils sont aussi l’occasion, selon Albert Camus à la fin de sa préface aux Oeuvres complètes de 1955, de livrer un message de « bonté » dans le sillage de Tolstoï. Quant à la série des volumes de ses correspondances que le romancier a tenu à faire publier parmi ses nombreux posthumes, elle constitue un témoignage passionnant des relations et des discussions des écrivains, des intellectuels et de leurs lecteurs de tous ordres dans une époque particulièrement mouvementée où sont discutées des questions parmi les plus grandes auxquelles l’Humanité se trouve confrontée.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article212847, notice MARTIN DU GARD Roger par Jean-François Massol, version mise en ligne le 5 mars 2019, dernière modification le 4 octobre 2019.

Par Jean-François Massol

Œuvres  : Jean Barois, Paris, Gallimard, 1913 ; Vieille France, Paris, Gallimard, 1933 ; L’Été 1914, Paris, Gallimard, 1936 ; Œuvres complètes, Paris, Gallimard, coll. La Pléiade, 1955 ; Correspondance générale, édition en 10 volumes sous la direction de M. Rieuneau, avec l’aide de différents collaborateurs, Paris, Gallimard, 1980-2006 ; Le lieutenant-colonel de Maumort, éd. d’A. Daspre, Paris, Gallimard, coll. La Pléiade, 1983 ; Journal, édition de C. Sicard, Paris, Gallimard, 1992-93 ; A. Gide et R. Martin du Gard, Correspondance, édition de J. Delay, Paris, Gallimard, 1968 ; R. Martin du Gard et E. Dabit, Correspondance, édition de P. Bardel, Paris, éditions du CNRS, 1986 ; R. Martin du Gard, « Lettres à Carla Alt et Otto Schultz », édition de C. Andrieux et J.-P. Grinberg,, coll. « Les Cahiers de la NRF », série RMG n° 5, Paris, Gallimard, 1999 ; R. Martin du Gard et A. Camus, Correspondance, édition de C. Sicard, Paris, Gallimard, 2017.

SOURCES  : Charlotte Andrieux, L’écriture de la politique chez R. Martin du Gard, de l’utilisation des documents, thèse soutenue à l’université Paris III, soutenue en 1997. — Hélène Baty-Delalande, La question de l’engagement chez R. Martin du Gard, thèse soutenue à l’université Lyon 2, le 19 11 2007, revue et publiée sous le titre : Une politique intérieure, la question de l’engagement chez R. Martin du Gard, Paris, Champion, 2010. — Hélène Baty-Delalande et Jean-François Massol , coord., Jean Barois, centenaire d’un roman monstre, lectures à vif, lectures actuelles, Berne, Peter Lang, 2016. — Albert Camus, « Roger Martin du Gard », dans R. Martin du Gard, Oeuvres complètes, t. 1, coll. La Pléiade, Paris, Gallimard, 1955, p. IX – XXXI. — , André Daspre, Martin du Gard romancier d’après Jean Barois, thèse soutenue à l’université Paris III en 1976 André Daspre et Alain Tassel, coord., R. Martin du Gard et les crises de l’Histoire (colonialisme, seconde guerre mondiale), Nice, Presses Universitaires de Nice-Sophia Antipolis, 2001. — René Garguilo, La genèse des « Thibault » de Roger Martin du Gard, Paris, Klincksieck, 1974. — Jean-François Massol, et al., « Écritures de la guerre », coll. « Les Cahiers de la NRF », série R. Martin du Gard n° 8, Paris, Gallimard, 2014. — Maurice Rieuneau, Guerre et révolution dans le roman français, 1919-1939, Paris, Klincksieck, 1974. — Angels Santa, et Montse Parra, coord., Relire L’Été 1914 et L’Épilogue de R. Martin du Gard, Catalogne, Espagne, Université de Lléida, 2000.

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