DALLIDET Jeanne [née KLUGAITE Enta, dite]

Par Lynda Khayat

Née le 15 mai 1904 à Sirvintai près de Kaunas (Lituanie), morte le 10 juin 1990 à Courcouronnes (Essonne), sténodactylo, femme de service ; militante communiste ; résistante.

Enta dite Jeanne vers 1947.
Enta dite Jeanne vers 1947.

Fille de Mausa Klug, commerçant en chaussures (le nom de famille des femmes non mariées en Lituanie se termine par -aite, son père s’appelait Klug), et de Soré-Seitel Zagorskaite s’occupant des soins du ménage, Jeanne Dallidet avait fait des études secondaires. Après le déclenchement de la Première Guerre mondiale, sa famille partit s’installer à Minsk où, par la suite, Jeanne travailla à la bibliothèque de la ville. Pour échapper à un certain carcan familial, dans un contexte d’hostilité antisémite, elle décida de partir, en 1924, pour la France où elle souhaitait poursuivre ses études.
Une fois à Paris, elle chercha à améliorer sa connaissance de notre langue, pour s’inscrire à la Faculté où elle rencontra sans doute Georges Hajdu, étudiant hongrois. De ce jeune couple naquit, en 1927, une fille, Clairette, déclarée à la mairie de Sèvres, alors lieu de leur résidence. Pour gagner sa vie, elle dut rapidement apprendre le métier de sténodactylo et trouva à s’employer chez « Chimie et Industrie », rue Saint-Dominique à Paris (VIIe arr.). Son compagnon étant parti pour les États-Unis, elle se retrouva seule pour élever son enfant. Contrainte de travailler pour subsister, elle mit, au début des années 1930, sa fille en nourrice dans une famille d’un village de Haute-Marne.
Jeanne habitait alors dans le XVIIIe arr. de Paris et fréquentait assidûment un cercle marxiste de l’arrondissement animé par le communiste Roland Astouin, stomatologiste de profession, où on l’incitait à la lecture des œuvres de Lénine et des Cahiers du bolchevisme. Elle y rencontra Arthur Dallidet, adhéra en 1932 au Parti communiste français et épousa ce militant afin d’éviter tout risque d’expulsion. Ce « mariage blanc » en octobre 1933 à la mairie du XVIIe arr. de Paris lui permettait en effet de devenir française sur réclamation de la nationalité de son mari.
En 1936, elle devint dactylo à la section communiste des usines Renault de Boulogne-Billancourt et responsable de la commission des femmes ouvrières de cette entreprise ; elle appartenait également au Comité mondial des femmes contre la guerre et le fascisme. La même année, Jeanne reprit sa fille chez elle. Selon les souvenirs de Raymond Dallidet, son beau-frère, le couple Dallidet fut réel, après le retour d’Arthur de Moscou en octobre 1936. Le mari et la femme travaillaient tous deux chez Renault, participant ensemble aux luttes revendicatives. Elle habita à Boulogne, d’abord rue Georges Sorel, avant de s’installer rue de Seine et aurait vécu de fait séparée d’Arthur Dallidet à partir de 1937.
Après l’interdiction du PCF en septembre 1939, militante trop connue à Boulogne, elle quitta son appartement de la rue de Seine, afin d’éviter une éventuelle arrestation, pour loger ensuite notamment dans un pavillon situé dans la vallée de Chevreuse, où elle s’occupait de dactylographier et de tirer des tracts pour la région Ouest de Paris du PC clandestin. À la suite d’une dénonciation pour distribution de tracts communistes, elle fit l’objet d’un premier mandat d’arrêt du 3e Tribunal militaire de Paris en avril 1940, pour infraction au décret du 26 septembre 1939 et détention de tracts de nature à nuire à la défense nationale et fut, le 5 mai suivant, interpellée par les services du commissariat de police de Boulogne, au domicile de sa sœur, rue de l’Échiquier à Paris (Xe arr.), où elle résidait alors. Incarcérée à la prison de la Petite Roquette, elle fut évacuée en juin 1940 d’abord vers Orléans, puis en direction de Limoges et fut internée au camp de Saint-Germain-les-Belles. Elle profita de circonstances favorables pour s’en évader en septembre de la même année et fit l’objet de deux mandats d’arrêt du Tribunal militaire de Périgueux le 16 décembre 1940 et le 27 janvier 1941.
Après avoir passé clandestinement la ligne de démarcation, elle revint à Paris et réussit à reprendre contact, en octobre 1940, avec ses camarades. Militante recherchée, elle ne se fit pas alors recenser comme juive. N’exerçant plus aucune activité professionnelle, elle était rétribuée par le PC clandestin et avait pour chef direct le responsable de la région Ouest de Paris, Edmond Savenaud*, « Robert » dans la Résistance, et aurait été également en contact avec Roger Linet*, alias « Rivière ». Elle aurait été chargée de la solidarité envers les familles de militants emprisonnés et de la création dans les localités de la région de groupes de femmes pour mener des actions auprès des pouvoirs publics, afin d’obtenir un meilleur ravitaillement et davantage de charbon pour se chauffer. Ainsi, elle aurait participé à l’organisation de délégations dans les mairies, au ministère du Ravitaillement, auprès de Georges Scapini, et à la tenue d’une manifestation de femmes dans le quartier de la Roquette à Paris (XIe arr.) pour réclamer la libération de détenues emprisonnées. Elle pensait que ces actions redonnaient confiance aux femmes : « la misère étant très grande pendant l’hiver 1941, les logements sans chauffage, la désolation régnait dans les foyers où le ravitaillement manquait ». Durant la journée, elle se rendait dans les localités de la région Ouest de Paris pour discuter avec les responsables de groupes de femmes des formes d’action à mettre en place, leur transmettant les tracts anti-allemands qu’elles devaient faire circuler, participant elle-même aux distributions. En raison des fonctions qu’elle avait occupées par le passé, elle connaissait les ouvriers communistes des usines Renault et Farman de Boulogne-Billancourt, qu’elle aurait aidés à former de petits groupes et à qui elle remettait les tracts à distribuer. Elle aurait également participé au transport du matériel nécessaire aux actions de sabotage menées contre les usines travaillant pour l’occupant.
Après l’arrestation de trois de ses camarades, à la suite de surveillances policières exercées en raison de la diffusion massive de tracts communistes dans le quartier des Grésillons à Gennevilliers, son domicile clandestin, rue Sainte-Marie, fut perquisitionné, ce qui amena à la découverte d’une grande quantité de matériel et de documents importants concernant l’organisation de la propagande dans la région Paris-Ouest et dans certaines communes de Seine-et-Oise. Les inspecteurs de la brigade spéciale y établirent une souricière qui conduisit à son arrestation, le 20 février 1941. Au moment de son interpellation, elle opposa une vive résistance, cherchant à s’enfuir, puis à ameuter les passants en criant et en se débattant durant sa conduite au commissariat le plus proche, celui d’Asnières, où elle refusa d’indiquer sa véritable identité. À la suite de la fouille de son sac à main furent saisis notamment un livret de famille et trois cartes d’alimentation au nom de Fernande Truchy, considérés par la police comme volés et dont elle se servait dans la clandestinité. Amenée aux services de la brigade spéciale pour interrogatoire, elle nia que les documents découverts à son domicile lui aient appartenu. Elle fut questionnée sans relâche en raison de ses dénégations embarrassées et de son accent étranger, finissant par reconnaître qu’elle s’appelait Jeanne Dallidet et qu’elle était d’origine lituanienne et juive.
Considérée par les services de police comme une « propagandiste acharnée des idées et des théories de la IIIe Internationale », inculpée d’infraction au décret du 26 septembre 1939, elle fut écrouée à la prison de la Petite Roquette, le 22 février 1941. Par un jugement du 28 juin de la même année, elle fut condamnée par la XIIe Chambre du Tribunal correctionnel de la Seine, pour activité communiste, à une peine de deux ans d’emprisonnement. Assistée pour sa défense par Maître Vienney, elle interjeta appel de ce jugement le 8 juillet. L’affaire fut transmise à la Section spéciale de la Cour de Paris qui, le 5 septembre 1941, la condamna à quinze ans de travaux forcés, pour détention et distribution de tracts communistes, vol, dissimulation d’identité, trafic et détention irrégulière de cartes d’alimentation. Elle fut transférée le lendemain à la prison de Fresnes et quelques jours plus tard, le 13 septembre, à la Maison centrale de Rennes. Suite à l’avis favorable du Parquet général, au cours de la séance du 17 octobre 1941 de la commission de révision des naturalisations, elle se vit retirer la nationalité française, au motif de sa condamnation par la Section spéciale.
Ayant hué avec d’autres un fonctionnaire de Vichy venu leur parler, elle et ses camarades furent sanctionnées et transférées le 26 mars 1943 de la Maison centrale de Rennes à la Maison d’arrêt de Châlons-sur-Marne où, enfermées dans leurs cellules, elles manifestèrent en chantant la Marseillaise et le Chant du départ ; les Allemands tentèrent alors de réprimer leur attitude en tirant par les vasistas. Là, elle reçut des visites de Clairette Hajdu, son enfant, encore adolescente. Un couple de militants du XVe arr. de Paris, les Tartasse, la parrainaient, lui envoyant des colis, ainsi qu’à sa fille restée vivre en Haute-Marne depuis l’été 1939.
Le 1er mai 1944, elle fut transférée au fort de Romainville et de là déportée le 13 mai à Ravensbrück. Affectée au Block 15, portant le matricule 5 649, elle participa à l’organisation de la solidarité à l’intérieur du camp entre les détenues. Avec d’autres camarades, elle se procurait des journaux allemands et allait transmettre les nouvelles du front pour maintenir le moral des autres déportées : « Ce qui était beau, c’est notre solidarité, nous étions toutes comme des sœurs, les différences d’opinion, de couches sociales, tout cela ne comptait plus, elles espéraient toutes revenir, toutes revoir les leurs, respirer enfin l’air libre. » Jeanne Dallidet fut transférée ensuite au Kommando Hanovre, où elle fut libérée le 10 avril 1945 par l’avancée des troupes alliées et rapatriée le 8 mai en France, par Lille. Elle retrouva sa fille, hébergée depuis janvier 1945 chez les Tartasse, et retourna vivre avec elle dans son logement de la rue de Seine, à Boulogne (Seine, Hauts-de-Seine). Membre de l’UFF, elle reprit un temps son activité de dactylo à la section communiste de Boulogne avant d’être employée, à partir de 1950, comme femme de service à la crèche des usines Renault. Demeurée membre du Parti communiste français jusqu’à la fin de sa vie, elle continua à militer à la base dans les cellules de son entreprise et de son quartier.
Adhérente à la FNDIRP, elle fut homologuée, en 1948, au titre de la Résistance intérieure française, au grade fictif de sergent, en vue de la liquidation de ses droits. Cependant, en 1954, sa demande d’attribution du titre de « déporté résistant » fut rejetée. À l’aide des attestations fournies par Edmond Savenaud et Roger Linet, elle forma, sans succès, un recours contre la décision de la Commission nationale des déportés de la Résistance. Elle obtint par contre, en 1959, la carte de déporté politique ; elle était également titulaire d’une pension d’invalidité, en raison des séquelles de sa captivité.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article21320, notice DALLIDET Jeanne [née KLUGAITE Enta, dite] par Lynda Khayat, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 16 octobre 2018.

Par Lynda Khayat

Enta dite Jeanne vers 1947.
Enta dite Jeanne vers 1947.
Dans les années 1960
Dans les années 1960
Clichées communiqués par Marie-Thérèse Têtu.

SOURCES : RGASPI, Moscou, 495 255 270 dos. 8376 Dallidet Arthur, Auguste consulté par Claude Pennetier. — Arch. Nat. Natural. 19770855 art. 77 dos. 4296 X 33 Klugaite Enda épouse Dallidet ; Z 4 art. 2 dos. 26, art. 49 dos. 352 Instruct. devant la Section Spéciale de la Cour d’Appel de Paris contre Jeanne Klugaite épouse Dallidet ; F 9 art. 5578 Reg. d’écrou du fort de Rom. — Arch. Dép. Paris, 1443 W 26 Reg. d’écrou de la prison de la Petite Roquette. — Arch. Dép. Val-de-Marne, 2742 W 135 Reg. d’écrou de Fresnes. — SHD BR dos. 2498 Dallidet Jeanne ; BVCC dos. 210126087 Klugeaite Jeanne épouse Dallidet. — Arch. PPo. BS 1 GB 52 Aff. Cartier (février 1941). — Léon-Raymond Dallidet, 1934-1984 : Voyage d’un Communiste, La Pensée Universelle, 1984, p. 38 et 41-42. — Boulogne-Billancourt Information, « Il y a 60 ans, la libération des camps », suppl. au magazine municipal mensuel, avril 2005, n° 335. — Entretien avec Clairette Hajdu, décembre 2007. — Renseignements communiqués par Marie-Thérèse Têtu, petite-fille de Enta, en octobre 2018.

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