Né le 2 janvier 1913 à Marseille (Bouche-du-Rhône) ; journaliste-poète-écrivain.

Jean-Daniel Decaunes, le père de Luc Decaunes, était issu d’une famille de paysans pauvres du Quercy. De caractère très indépendant, il avait exercé et abandonné divers métiers pour devenir photographe ambulant, parcourant les routes de France dans une roulotte attelée d’un cheval. À cinquante ans, il connut Lucile Nétré, de trente années plus jeune que lui et qui allait partager son existence nomade. Elle était issue de la petite bourgeoisie libérale ; un de ses arrière-grands-pères avait participé à la Révolution de 1848, et un de ses grands-pères à la Commune de 1871. Leur fils Luc naquit après dix ans de vie commune. À l’âge de six mois, l’enfant tomba gravement malade, et bien que le médecin l’eût déclaré perdu, il parvint à survivre. Entre un père qui était généreux et bon et une mère très sensible et tendre, les premières années de son enfance furent heureuses. Lorsqu’il eut quatre ans, sa mère lui apprit à lire, puis à écrire. Elle aimait chanter, et l’enfant en subit une forte influence qui devait marquer sa vie. En 1919, les parents se fixèrent à Toulouse pour permettre à leur fils d’aller à l’école communale. Alors, de meublés en taudis commence, pour de longues années, une existence voisine de la misère. En 1923, le père fut gravement malade et dut être transporté à l’hôpital. La mère, qui faisait des retouches d’agrandissement, n’avait plus de travail et entra en usine. À la maison, la nourriture devint plus rare et, le soir, Luc Decaunes fit ses devoirs à la lueur d’une bougie. Puis il entra au lycée comme boursier. À treize ans, une de ses tantes lui offrit un violon ; il apprit seul à en jouer, sans connaître le solfège. En même temps, il lisait beaucoup, un peu tout ce qui lui tombait sous la main : Hugo, Zola et Maurice Leblanc, A. Daudet et Gustave Aymard, et commença à écrire des poèmes. Dans les années 1928-1930, il prit des leçons de violon avec un artiste de cinéma, passa le baccalauréat, fait ses premiers essais romanesques et de composition musicale, publia des poèmes dans La Bouteille à la mer.
En 1931, il fut employé de bureau à Paris, puis, en 1932, entra dans l’Enseignement comme instituteur suppléant. Il fréquenta musées et concerts, commença à apprendre seul le piano (il joua bientôt comme premier violon à l’Orchestre des « Fêtes du Peuple » d’Albert Doyen), mais aussi, découvrit la poésie moderne, Histoire Sainte, de Plisnier, La Condition humaine, de Malraux, L’Opéra de quat’sous, de Brecht. L’éveil politique de Decaunes date de cette époque. En 1934, année de la mort de son père, il prit part aux manifestations antifascistes des 9 et 12 février. « Tout cela lui forge une conscience d’homme solidaire », remarque justement J.-M. Auzias. Et de même qu’il s’est formé seul poétiquement, esthétiquement, c’est dans la solitude aussi [...] qu’il découvre sa route et choisit son combat [...] Artisan de sa vérité, il reste pour la vie un militant de la gauche révolutionnaire. Mais cet « indépendant » n’adhéra jamais à aucun parti. Entré en relations avec de jeunes écrivains Luc Decaunes fait, avec eux, paraître une petite revue, Atalante. En décembre 1935, avec quelques amis, il fondait Soutes, « Revue de culture révolutionnaire internationale ». Parmi toutes les activités de Luc Decaunes, celle qu’il avait déployée avec Soutes était certainement celle qui se révèlait la plus importante. Il fournissait la plus grande partie du travail de la revue, depuis le labeur matériel et de gestion, jusqu’à la rédaction. « La revue, rappelle J.-M. Auzias, n’a d’autres ressources que les modestes cotisations mensuelles versées par les membres du Comité. Mais elle fit un bon départ, trouva tout de suite un public. À la fois poétique et polémique, littérairement d’avant-garde et politiquement révolutionnaire, elle répondit à un besoin dans cette France du Front populaire, des occupations d’usines, des congés ouvriers, où retentit bientôt la tragédie espagnole. Soutes fut d’ailleurs présente partout où il le faut. Ses animateurs participaient à des meetings, défilaient avec les travailleurs, organisaient des soirées de poésie militante. Sa ligne générale fut plutôt pro-communiste, mais sans adhésion au parti. Au départ, Aragon soutint ces jeunes gens, reçut régulièrement Luc Decaunes chez lui Par la suite, leurs rapports se refroidirent quelque peu - manque d’orthodoxie peut-être, de la part de la Revue et de son fondateur - Decaunes voulait garder ses coudées franches. On payait les dettes d’imprimerie en organisant des soirées théâtrales et Henri Langlois prêtait des films pour des séances de ciné-club-Soutes », auxquelles collaborèrent Plisnier, Éluard, Giono, Cassou, Prévert, Machado, J. Follain, R.-G. Cadou, etc., Soutes réussit à paraître pendant trois ans (n° 9 et dernier en 1938).
En 1936, Luc Decaunes milita au Centre laïque des Auberges de la Jeunesse, collabora à Regards, Commune, Europe, donna des conférences dans les Maisons de la Culture. En 1937, il fit la connaissance d’Éluard et de Picasso, mais aussi d’Henry Poulaille, et en-dehors des lettres qui devint son ami. En 1938, il publia son premier recueil de poèmes, L’Indicatif présent. Marié avec Cécile Éluard en octobre, il partit au service militaire en novembre, et son absence dura sept ans. Mal noté, « inapte au commandement », forte tête, Decaunes, pendant la « drôle de guerre », fait de la cellule, fut changé de section. Le 17 mai 1940, il fut fait prisonnier et envoyé au camp de Mühlberg, en Saxe, puis en commandos, en particulier à Leipzig où il fut jardinier, éboueur, croque-mort, ouvrier de fonderie, charbonnier, tailleur de pierre Quand il eut quelque loisir, il joua du violon, monta des opérettes, et, surtout, écrivit de nombreux poèmes et un roman, Les Idées noires, qui fut édité après la guerre. Son refus de travailler, ses sorties clandestines en ville, son « mauvais esprit », lui valurent la prison, la cellule au secret et sept mois au camp disciplinaire de Taucha. Envoyé à l’usine d’armement Hasag en juillet 1944, il fut arrêté pour sabotage en novembre. Transféré à l’infirmerie, il se fit volontairement ébouillanter le pied par un camarade afin de retarder son passage en jugement. Brûlé au troisième degré, il fut transporté à l’hôpital de Leipzig. Le 18 avril 1945, la ville fut prise par les Américains. Quelques jours après, il fut ramené en France. De retour à Paris, il divorça, obtint un congé d’un an comme instituteur prisonnier, fit des reportages pour Ce Soir et des émissions à la radio, reprit un poste d’instituteur à Boulogne-Billancourt. Il habita dans un pauvre atelier de la rue Clauzel et dut subvenir aux besoins de sa mère qu’il avait retrouvée à Marseille, à son retour de captivité, dans le dénuement à peu près total. Pendant cette dure période, il donna des chroniques à Paru et aux Cahiers du Sud, publia quelques livres de poèmes, La sourde oreille, Poèmes militants, etc., un roman, Je ne regrette rien, à peu près passés sous silence. Et Luc Decaunes tenta de redonner vie à Soutes. Un numéro parut en 1952 avec la collaboration de Cendrars, Éluard, Jean Tortel, Senghor, Durrenmatt, etc. Mais aussi - « follement imprudent », écrit J.-M. Auzias, Decaunes mèna l’attaque de tous les côtés, dénonça l’imposture aux cent visages, s’en prit à la « notion paralysante du sacré ». Tout le numéro était de pur esprit révolutionnaire, mais condamnait formellement l’inquisition intellectuelle, le culte de la personnalité, le chef-d’État infaillible et providentiel. Louis Aragon* refusa l’offre de collaborer au second numéro. Toute la presse, - sauf le journal Combat qui lui consacra quelques lignes, conserva le silence sur la tentative de Decaunes. Léopold Sédar Senghor lui ayant proposé de partir à Dakar pour s’occuper de la Radio, Decaunes demanda son affectation outre-mer. Arrivé à Dakar en 1953, il y resta jusqu’en 1958. Malgré une campagne de presse lancée contre lui et certaines hostilités auxquelles il fut en butte par suite de ses opinions politiques et de son indépendance d’esprit, il fournit un travail considérable : émissions culturelles, magazines littéraires, constitution d’une troupe radiophonique, « Le Théâtre sans visage » qui interprètait Jarry, Giraudoux, Corneille, etc., organisation du « Premier Festival artistique et culturel de Dakar », création d’un « Centre africain d’Études critiques » avec des camarades antiracistes, blancs et noirs. - Sa mère mourut en 1954, sans qu’il ait pu la revoir. En congé en France en 1955, il se remaria avec Andrée-Claude Lacôte, jeune institutrice de vingt-cinq ans, retourna avec elle à Dakar où il poursuivit son travail dans la même atmosphère génératrice de conflits. Il adhéra au syndicat des employés noirs nouvellement constitué à la Radio, affilié à l’UGTAN et dont il devint secrétaire général adjoint, militant par l’écrit et par la parole. Nommé directeur de la chaîne fédérale à l’automne 1957, il dénonça au congrès fédéral des syndicats de Radio, la politique paternaliste de la SORAFOM. Au moment du coup de force du 13 mai 1958, la Radio de Dakar, gardée par la police armée, fut menacée par les parachutistes, des tracts distribués en ville réclamaient l’expulsion de Decaunes (ainsi, d’ailleurs, que celle du recteur Lucien Paye). Il repartit en France dans le courant de l’année en congé régulier, occasion dont profita sa Société pour le remettre à la disposition de l’Administration. Les portes de la RTF lui furent fermées. La chance, bientôt, voulut cependant qu’un ami, Joseph Majault, puisse le faire entrer à l’Institut Pédagogique national où il va demeurer sept ans comme journaliste, enquêteur sur les problèmes de l’Enseignement, rédacteur en chef des « Dossiers documentaires », etc. - Au début de 1959, il fit la connaissance de Guy Rétoré et de sa Compagnie « La Guilde », à Ménilmontant. En 1963, Rétoré, devenu directeur du « Théâtre de l’Est parisien », première Maison de la Culture de Paris, demande à Decaunes de rejoindre son équipe. « Il s’y sent parfaitement à l’aise », note J.-M. Auzias, parce qu’il peut y satisfaire ses deux tendances fondamentales : dire et faire. Il y trouva, réunis cette fois en un faisceau convergent, tous les objets de ses quêtes successives : la poésie et la musique, le théâtre et le cinéma, l’éducation et la critique sociale. Travailler à la formation d’une « conscience culturelle », c’est, pour lui, travailler à mettre au monde un homme nouveau, puisqu’il était convaincu que la culture est essentiellement « école de lucidité et arme pour changer le monde » - Decaunes fit preuve d’une activité intense : rédaction des programmes, réalisation de nombreux montages dramatiques et audiovisuels, création d’une « Revue mensuelle parlée de l’actualité » (TEP-Magazine), etc. Il fut en outre rédacteur en chef du Journal mensuel du TEP, auquel il donna assez régulièrement des éditoriaux. - En 1964, il rassembla ses meilleurs poèmes sous le titre : Raisons ardentes, recueil préfacé par Albert Ayguesparse. En 1966, il quitta définitivement l’IPN.
Comment Luc Decaunes a-t-il jugé lui-même son action ? « Si je suis authentiquement un enfant du peuple, dit-il, je n’ai moi-même rien connu de la condition ouvrière. Mon action, si cela peut porter ce nom, fut essentiellement culturelle, ce qui est bien modeste. Mes écrits mêmes sont-ils des écrits du combat ouvrier ? Il m’est difficile de l’affirmer : ce sont plutôt des écrits de révolte, voire de refus ».

ŒUVRE : Prose : Les Idées noires, roman (R. Laffont, Paris, 1946). — Je ne regrette rien, roman (R. Laffont, 1950). — L’Amour lui-même (Éd. Seghers, Paris, 1952). — Charles Baudelaire (Éd. Seghers, 1952). — Arthur Rimbaud ou le Jules Verne de la poésie (Éd. Seghers, 1954). — Paul Éluard (Éd. Subervie, Rodez, 1965).
Poésie : Nombreux recueils, parmi lesquels : L’indicatif présent ou l’infirme tel qu’il est (Soutes, 1938). — L’Air natal (Les Cahiers du Rhône, 1944). — Poèmes militants (Éd. de la Tête Noire, 1947), etc. Raisons ardentes (La Renaissance du Livre, 1964).
L. Decaunes a également publié deux recueils d’Anthologies : Poésie anonyme poésie unanime (Éd. Subervic) et La poésie romantique française (Éd. Seghers).
Pédagogie : Réformes et Projets de réformes de l’Enseignement de France de 1789 à nos jours (IPN, 1962).
Montages dramatiques et audiovisuels : Une liste en figure dans Les Héritiers du 18 mars, célébration de la Commune de Paris, montage dramatique présenté sur la scène du TEP le 18 mars 1971 (publié dans la collection « L’Envers et l’Endroit », Éd. Henry Fagne, Bruxelles, 1975). Nombreux textes inédits en volumes.
Journaux et revues : Atalante — Soutes — Regards — Commune — Europe — Synthèses — Les Cahiers du Sud — Paru — Esprit — Marginales (Belgique) — Ce Soir — Les Dépêches de Lyon — Journal du TEP, etc.

SOURCES : Jean-Marie Auzias, Luc Decaunes, Seghers, Paris, 1969. — Correspondance de Luc Decaunes.

Jean Prugnot

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