DEPREUX Édouard, Gustave, Hector

Par Gilles Morin

Né le 31 octobre 1898 à Viesly (Nord), mort dans la nuit du 16 au 17 octobre 1981 à Paris ; avocat anticolonialiste ; militant socialiste, membre du bureau du Parti socialiste SFIO (1953-1958), secrétaire national du PSA (1958-1960) puis du PSU (1960-1967) ; maire de Sceaux (Seine, Hauts-de-Seine) de 1944 à 1959 ; député (1944-1958), ministre de l’Intérieur (1946-1948), ministre de l’Éducation nationale (février-juillet 1948).

[Assemblée nationale, Notices et portraits, 1956]

Issu d’une famille républicaine, bourgeoise, Édouard Depreux fut élevé dans le culte de la République. En octobre 1913, sa famille emménagea à Sceaux où il fut avant et après la Seconde Guerre mondiale un actif militant socialiste. Élève en khâgne d’octobre 1915 à avril 1917, il prépara conjointement une licence de philosophie à la Sorbonne. En avril 1917, il fut mobilisé comme officier. Gazé, il fut décoré de la Croix de guerre.

Démobilisé en octobre 1919, il prépara un Diplôme d’études supérieures (DES) d’histoire-géographie (« Louis Blanc dans le gouvernement provisoire de 1848 »), une licence de droit, puis il s’inscrivit au barreau de Paris. Dans le même temps, il adhérait à la Ligue des droits de l’Homme en 1919, et à la SFIO après la scission de Tours.

De 1924 à 1932, Édouard Depreux participa à toutes les batailles électorales du secteur sud du département de la Seine ; municipales, cantonales, législatives de 1924, 1928 et 1932 au côté de Jean Longuet*. Ce dernier devait être non seulement son ami, mais aussi le modèle auquel il se référa toujours. Le 12 mai 1935, il était élu au scrutin majoritaire conseiller municipal de Sceaux, sur une liste purement socialiste, face à une liste groupant tous les partis conservateurs et réactionnaires. Avec son ami Gabriel Cornille, ils furent les premiers élus socialistes dans l’histoire de la commune et constituèrent un petit groupe d’opposition. Le 4 décembre 1938, il était élu conseiller général de Châtenay-Malabry, succédant à son ami Jean Longuet décédé.

Inscrit au barreau de Paris, Édouard Depreux* y déploya une activité militante importante. Membre fondateur du groupe des « Avocats socialistes », il était souvent sollicité pour soutenir des militants français et coloniaux. Il défendit Messali Hadj* après la dissolution de l’Étoile Nord-Africaine à la demande de la section du Ve arr. Très hostile au Parti communiste et au stalinisme, il participa aux « Contre-procès de Moscou ».

Au milieu des années 1930, Depreux commença à se hisser dans l’appareil socialiste national. Coopté au conseil d’administration du Populaire en 1935 (motion du Nord), et en 1937 (motion Paul Faure*) il fut élu suppléant à la commission administrative permanente en 1938. Pacifiste et anticommuniste, il apparaissait alors comme un des dauphins de Paul Faure* et collabora à ses publications. Autre signe d’ascension politique, Depreux fit sa première expérience dans l’appareil d’état comme chef du cabinet du garde des Sceaux Vincent Auriol* de juin 1937 à janvier 1938.

La Seconde Guerre mondiale et l’Occupation devaient le faire rompre avec Paul Faure. Mobilisé comme « capitaine-défenseur » en 1939, il fut démobilisé à Albi le 5 juillet 1940. Opposé à la capitulation de la France, il reprit contact avec les membres de la SFIO décidés à refuser l’occupation du pays. Il rencontra Léon Blum* et Vincent Auriol* dans le Midi avant de retourner dans la région parisienne. Là, il fut contacté en octobre 1940 par Robert Verdier* et Gérard Jacquet* qui lui proposèrent de participer à l’action clandestine. Il accepta et milita au Comité d’action socialiste et à Libération Nord, mêlant fonction légale au conseil général et action clandestine de reconstruction du Parti socialiste. Sa démission du conseil général en décembre 1941 mit fin avec éclat à ce double jeu : « apprenant par la presse que, sans avoir été consulté, il avait été nommé président de la commission administrative de la Seine remplaçant l’assemblée élue », il rendit aussitôt publique sa démission qui fut largement médiatisée (cf. Comment j’ai pu, en décembre 1941, sous l’occupation nazie, dire non à Pétain et à Hitler). Résistant, membre du comité exécutif du Parti socialiste clandestin, président de la fédération socialiste clandestine de la Seine, il fut arrêté par la Gestapo mais « parvint à s’évader d’un traquenard tendu par la Milice, rue Thénars (siège de la fédération clandestine SFIO de la Seine) où fut assassiné [s]on ami Grasset ». Obligé à entrer désormais dans la clandestinité, il fut l’un des principaux rédacteurs du Populaire clandestin.

À la Libération, Édouard Depreux devint maire provisoire de Sceaux le 25 août 1944 et devait être élu à ce poste en mai suivant. Après avoir siégé à l’Assemblée consultative provisoire au titre de la Résistance, il fut élu aux deux Assemblées constituantes (1945 et 1946) dans le 4e secteur de la Seine, groupant toute la banlieue sud, d’Issy-les-Moulineaux à Champigny. Il devait être réélu à l’Assemblée nationale en 1946, 1951 et 1956. De janvier à juin 1946, il présida le groupe parlementaire socialiste (élu à bulletins secrets à l’unanimité moins une voix), succédant à Vincent Auriol* devenu président de l’Assemblée.

L’ascension politique d’Édouard Depreux se confirma avec sa nomination comme ministre de l’Intérieur des gouvernements Bidault, Blum et Ramadier (juin 1946 à novembre 1947). Trois faits marquèrent son passage à l’Intérieur : la réorganisation de la police, le vote d’une loi libérale dite « Statut de l’Algérie » en septembre 1947, qui ne fut pas appliquée par ses successeurs, et le durcissement des conflits sociaux à l’automne 1947.

Dans le Parti socialiste SFIO, Édouard Depreux fut très souvent minoritaire mais toujours discipliné. Au congrès national de 1946, il soutint Daniel Mayer* et Léon Blum*, mais s’efforça sans succès de trouver un compromis avec Guy Mollet*. Réélu au comité directeur, auquel il appartenait depuis 1944, il vota pour la candidature d’Augustin Laurent* contre celle du maire d’Arras. Il fut mêlé aux conflits qui opposaient les ministres socialistes et le groupe parlementaire, à la majorité du parti. Sa seule indiscipline fut constituée par son refus de voter pour la candidature de Maurice Thorez à la présidence du conseil en décembre 1946. Sa démission de député, offerte par écrit, fut refusée.

En 1948, après un repos de quelques mois, Édouard Depreux devint ministre de l’Éducation nationale du gouvernement Schuman (12 février-19 juillet) en remplacement de Marcel Edmond Naegelen* nommé gouverneur général de l’Algérie. La coalition dite de « troisième force » allait connaître ses premiers soubresauts, provoqués par la question scolaire sous son ministère avec la question de la nationalisation des écoles des Houillères de Lorraine et l’affaire du décret Poinso-Chapuis accordant une aide indirecte aux écoles privées. Cette expérience contribua certainement à le convaincre de la nécessité de mettre fin au compromis avec les autres partis. À la fin 1948 et au congrès de 1949, Il se prononça contre la participation des socialistes aux gouvernements de troisième force qui se succédèrent.

Édouard Depreux s’opposa encore à la direction du parti à propos de la Communauté européenne de défense, fut le rapporteur de la motion minoritaire au congrès de 1952 à Montrouge et signa la brochure « Contre le projet actuel de la CED ». Mais, toujours respectueux de la discipline, il vota le texte et les accords de Londres et Paris contrairement à la plupart de ses amis.

Membre du comité directeur de la SFIO depuis la Libération, Depreux entra en 1953 au bureau du parti. Minoritaire discipliné, il accepta, par souci de compromis, de reprendre la fonction de président du groupe socialiste le 12 janvier 1955 et fut systématiquement réélu à ce poste, malgré ses demandes de mise en congé, durant près de deux ans.

Sa volonté de compromis ne devait pas résister à la guerre d’Algérie, à l’expédition de Suez et au retour au pouvoir du général de Gaulle. Hostile à la politique de Guy Mollet* et Robert Lacoste*, il marqua son désaccord à la rentrée parlementaire d’octobre 1956 en démissionnant de sa fonction de président du groupe parlementaire. Il quitta le comité directeur un an plus tard, alors qu’il avait été, avec Mireille Osmin*, un des deux seuls minoritaires élus au congrès de Toulouse en juillet 1957. Discipliné mais ferme, Édouard Depreux* devint progressivement le leader des opposants à la guerre d’Algérie et à la participation ministérielle dans les gouvernements Bourgès-Mounoury et Gaillard. La plupart de ses camarades minoritaires étant réduits au silence pour avoir enfreint la discipline, par des suspensions de mandats comme Robert Verdier*, Daniel Mayer*, Oreste Rosenfeld*, ou exclus, comme Lucien Weitz* et André Philip*, Édouard Depreux devint le principal porte-parole de la minorité.

Le 1er juin 1958, le député-maire de Sceaux vota contre l’investiture du général de Gaulle. Durant l’été 1958, il participa à la fondation de l’Union des forces démocratiques et se prononça pour le « non » au référendum constitutionnel. Au congrès de la SFIO à Issy-les-Moulineaux, le 14 septembre 1958, Depreux lut le texte de rupture des minoritaires qui décidaient de constituer le Parti socialiste SFIO autonome (PSA). Secrétaire général de ce nouveau parti, il se prononça immédiatement pour la fusion avec l’Union de la gauche socialiste (UGS). Il échoua aux élections législatives de novembre 1958, la SFIO lui opposant un candidat, et fut battu de 14 voix aux municipales à Sceaux quelques mois plus tard.

Édouard Depreux était partisan d’un « Renouveau du Socialisme ». Il intitula ainsi un ouvrage au début de l’année 1960 et prépara l’adhésion de Pierre Mendès France* au PSA. Il en résulta une crise avec ses partenaires qui retarda la création du Parti socialiste unifié (PSU, né de la fusion entre le PSA, l’UGS et le groupe Tribune du Communisme). Premier secrétaire national de ce nouveau parti à sa fondation en avril 1960, il le demeura jusqu’au congrès de 1967 où Michel Rocard* devait lui succéder. Secrétaire général honoraire du PSU auquel il devait rester fidèle jusqu’à la fin de ses jours, il se consacra alors à la rédaction de ses mémoires. Édouard Depreux donna son corps à la science.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article22336, notice DEPREUX Édouard, Gustave, Hector par Gilles Morin, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 1er septembre 2009.

Par Gilles Morin

[Assemblée nationale, Notices et portraits, 1956]

ŒUVRE : Renouveau du Socialisme, Calman-Lévy, 1960. — La Nouvelle Chine et son héritage, Éd. du Burin, 1967. — Souvenirs d’un militant. De la social-démocratie au socialisme, Fayard, 1972. — Servitude et grandeur du PSU, Syros, 1974. — Comment j’ai pu, en décembre 1941, sous l’occupation nazie, dire non à Pétain et à Hitler, Reims, Presses de l’atelier graphique, 1979.

SOURCES : Arch. Dép. Seine, D 3 M 2, n° 5. — Arch. Ass. Nat., dossier biographique. — Lettre d’Éd. Depreux à Jean Maitron, 29 février 1980. — Le Monde, 18-19 octobre 1981. — Le Travail de la Marne, 15 juin 1946. — Marc Sadoun, Les socialistes sous l’Occupation, FNSP, 1982. — Notice DBMOF, par Jean Maitron.

Version imprimable Signaler un complément