DURAND Louis, dit Durand-Neveu

Né vers 1812. Démocrate socialiste rouennais, ami de Frédéric Deschamps et du maire Leballeur-Villiers dont il était l’adjoint. Organisateur des ateliers communaux de Rouen. Principal inculpé au procès de Caen (13 novembre-7 décembre 1848), à propos de l’émeute ouvrière de Rouen des 27 et 28 avril.

Durand-Neveu était commerçant à Rouen. Le parti de « l’ordre » l’accusait de malversations, au sujet de sa gestion des ateliers communaux, dispendieuse comme celle des ateliers nationaux parisiens ; il l’accusait de prêter les hommes des ateliers communaux aux clubs « rouges » de la ville, comme auditeurs et, plus encore, comme missionnaires irrespectueux de la liberté individuelle. De ces deux accusations, la première n’était pas fondée du tout, si la seconde l’était un peu.
Durand-Neveu semble bien avoir, ainsi que Deschamps* et Leballeur-Villiers*, prêché le calme à Rouen, auprès de la population ouvrière, en diverses circonstances, et, surtout, lorsque celle-ci prit conscience que, contrairement à ses espoirs, la liste démocrate-socialiste de Deschamps, avec les candidats ouvriers qu’elle comptait et Deschamps lui-même, ne passerait pas aux élections à la Constituante.
De toute manière, Durand-Neveu ne put être considéré que comme moralement responsable des événements qui commencèrent à Rouen le 27 avril, vers 7 heures du matin, sur la place Saint-Ouen, et qui durèrent jusqu’au 28 vers 6 heures du soir. La manifestation de colère devant l’Hôtel de Ville, où l’on dépouillait le scrutin, se transforma, le 27, vers 5 heures et demie du soir, en émeute, un coup de feu étant parti, dit-on, de lui-même, des fusils de la troupe croisés en faisceau place Saint-Ouen. Interprété comme une provocation par les quartiers de Martainville et de Saint-Vivien qu’habitaient les ouvriers du textile, ce coup de fusil inopportun, sinon fortuit, détermina la construction de barricades à l’Est de Saint-Ouen sur la rive droite de la Seine : une quarantaine au moins, dont l’organisation et la défense se perfectionnèrent durant la nuit du 27 au 28. La troupe les attaqua et les prit difficilement au canon et à la baïonnette dans la matinée du 28. Des renforts arrivés de Paris au début de l’après-midi enlevèrent les barricades de Saint-Sever, sur la rive gauche, dans l’après-midi.
Il y eut sans doute moins de sang versé que la proclamation d’Auguste Blanqui*, le 2 mai, ne le donnerait à croire, et surtout moins de froide résolution dans la répression armée. Encore que l’interprétation de cette bataille par Blanqui comme une bataille « de classe » apparaisse bien pendant la période de répression judiciaire. Il s’agissait d’en finir avec un adversaire dont on osa déclarer que la faim procédait de la fainéantise et de l’ivrognerie. L’étude critique du procès de Caen, puis du procès d’Alençon restant à faire, tant que les documents judiciaires ne seront ni rassemblés ni accessibles (quand ils sont rassemblés comme à Alençon), tout jugement doit être suspendu sur les prévenus. La présence parmi eux de repris de justice et de condamnés de droit commun des deux sexes n’exprime vraisemblablement pas les traits essentiels de l’insurrection. La police de Louis-Philippe excellait à mettre en vedette les voleurs et les filles publiques mêlés aux procès politiques, et la police de la Deuxième République lui ressemblait beaucoup.
À Caen, où le procès passa devant la cour d’assises, du 13 novembre au 7 décembre 1848, Durand-Neveu, premier inculpé, fut accusé d’avoir tout dirigé et tout inspiré, d’avoir tenu en main tous les clubs démocratiques de Rouen, de février à avril 1848. C’était invraisemblable. Sur la base du matériel imprimé, peut-être serait-il moins invraisemblable qu’il eût dit que si la liste Senard (républicain formaliste) passait, et non la liste Deschamps (démocrate-socialiste), il faudrait descendre dans la rue, ou quelque chose de ce genre. Il fut condamné aux travaux forcés à perpétuité et se pourvut en cassation.
La police avait procédé à 521 arrestations, relâché aussitôt 200 personnes, ultérieurement 225. Il en resta 81 pour les assises, que par prudence on choisit dans le Calvados, et où les jurés furent des propriétaires fonciers censitaires à 200 fr de la monarchie de Juillet, et 9 pour le tribunal correctionnel.
On comprendra qu’il est difficile, en l’état de la documentation, de fixer, sans risque d’erreur, même les peines prononcées à Caen. On admettra comme les plus proches de la vérité les chiffres de M. André Dubuc : 5 condamnations aux travaux forcés à perpétuité ; 2 à vingt ans ; 1 à dix ans ; 1 à six ans ; 2 à cinq ans ; 31 peines diverses de détention, de réclusion ou de prison.
Le tribunal correctionnel de Rouen prononça pour sa part des condamnations qui n’ont pas été recherchées. On s’est contenté, en confrontant des documents imprimés et les documents manuscrits de la série M des Archives départementales de l’Orne, de dénombrer tous ceux qui comparurent une ou deux fois devant les assises. Encore subsiste-t-il quelques menues incertitudes, le souci d’orthographier et de différencier correctement les noms propres des accusés ayant été très mince, tant chez les journalistes que chez les brochuriers qui rendirent compte du procès de Caen dans son ensemble. On trouvera ici des renseignements sur : Abraham*, Barbet*, Bataille*, Belleville*, Berroux*, Beuzeval*, Bouillard* ou Boulard*, Boullenger*, Bourry*, Boutteville*, Canu fille*, Caron*, Catel*, Cavelier*, Chesnée*, Chevalier*, Conseil*, Coulain*, femme Coulain*, femme Crahais*, Crahais Laurent*, David Jean-Baptiste dit Fabulet*, Delépine*, Digeon*, Drombois*, Dubois*, Dubreuil*, fille Eudes*, Flahaut*, Fleury*, Foucher*, Fréret*, Gagnaire François*, Girard*, Goguain*, Gouas*, Groult*, Hérisson*, Houssaye Honoré*, Jean*, Le Brethon*, Lecesne*, Lefas*, Lefebvre*, Lefebvre Louis, Étienne*, Le Maistre*, Le Prévost*, Le Roy*, Messier*, Noyer Jean-Marie,*, Parpalet M.*, Payan*, Perrier*, Perrois*, Philippe Joseph*, Ponchel*, Poulzac*, Poupardin*, Prédant*, Provost Emmanuel*, Quesnée*, Quesnel*, Rebut François*, Rebut jeune*, Revert*, Rigali* ou Rigoli*, Rollet*, Rousseau*, Saint-Ouen*, Savaroc*, Suireau Aimé*, Thézard*, Thierry François-Jean*, Tocqueville*, fille Torton*, Vallon*, Vasselin Louis*, Vialatte*.
M. André Dubuc estime aussi que le dénombrement des morts, d’après l’état-civil de Rouen, et d’après les archives hospitalières, ne peut pas être fait avec rigueur.
Une seule chose est aisée : renvoyer aux noms des défenseurs de Caen, tant aux avocats du barreau de la ville : Blanch*, Delangle*, Langlois (d’Isigny)*, Lebourg*, Paris*, Scheppers*, Varin*, qu’aux représentants du peuple venus plaider de Paris, Théodore Bac* et Détours*.
Le procès de Caen ayant été cassé, Durand-Neveu fut envoyé devant les assises de l’Orne. Il fut alors condamné à la déportation, le 17 avril 1849, avec quatre autres émeutiers, cependant que deux étaient frappés de vingt ans de travaux forcés et deux de dix années de détention (Arch. Dép. Orne, série M, Dossier spécial 1848.) Voir Crahais L.*, David J.-B.*, Gagnaire F.*, Houssaye H.*, Parpalet M.*, Philippe J.*, Suireau A.*, Vasselin L.*
En mai 1849 les gardiens de la prison d’Alençon surprenaient Durand-Neveu à préparer son évasion.
Des complices de la ville, d’opinion démocrate-socialiste, dont le principal était Paturel, avaient été dénoncés pou leurs achats de limes et de divers autres outils ou objets utiles à une évasion, chez les quincailliers alençonnais.
En 1850, Durand-Neveu était transféré à la citadelle de Doullens (Somme). Il fut enfermé à Belle-Île-en-Mer le 24 octobre 1850 et obtint sa grâce en échange d’un bannissement en 1852.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article30519, notice DURAND Louis, dit Durand-Neveu, version mise en ligne le 20 février 2009, dernière modification le 12 septembre 2016.

SOURCES : Arch. Dép. Orne, série M, Cabinet du Préfet, liasse 1848-1851. — Arch. Dép. Morbihan, série Y, écrou 171 — Compte rendu du procès de Caen par le Journal de Rouen. — Procès des insurgés de Rouen. Cour d’assises du Calvados, Caen, impr. Delos, 1849, in-8°, 107 pp. (Bibl. Nat., Lb 54/1684). — André Dubuc, « Les Émeutes de Rouen, et d’Elbeuf », Études d’Histoire moderne et contemporaine, t. II, 1948 pp. 243-275. — J.-Y. Mollier, Dans les bagnes de Napoléon III. Mémoires de C. F. Gambon, Centre des Correspondances du XIXe siècle, Paris IV-Sorbonne, PUF, 1983.

rebonds ?
Les rebonds proposent trois biographies choisies aléatoirement en fonction de similarités thématiques (dictionnaires), chronologiques (périodes), géographiques (département) et socioprofessionnelles.
Version imprimable Signaler un complément