Né le 7 juin 1930 à Paris (XXe arr.), mort le 11 mai 2018 ; agrégé de lettres classiques, membre de l’EPHE ; membre de Socialisme ou barbarie

Boursier depuis la 6e, Gérard Genette évoque notamment dans Bardadrac, au moyen d’une sorte de dictionnaire personnel, la méritocratie républicaine qu’il incarne, mais également la naissance d’une autonomie créative qui s’affirma dans son cheminement personnel et dépasse l’activité professionnelle littéraire.
Il est issu d’une famille populaire, protestante, mais a quant à lui rompu fort jeune avec la foi religieuse ; ses parents étaient en outre de gauche : lecture d’une presse politiquement orientée, attitudes et comportements politiques relativement structurés qui incluaient la participation à des manifestations à l’époque du Front populaire, sans qu’ils aient été militants. Comme d’autres hommes de sa famille, son père était un ouvrier qualifié mais dans la production de type artisanal. Il travaillait comme tailleur dans le quartier du Sentier, dans une entreprise de confection qui a été « aryanisée » pendant la guerre, bien loin du monde de l’entreprise industrielle et de ses mobilisations militantes ; sa mère a cessé de travailler pour élever son fils unique. L’adhésion communiste paraît avoir constitué une moindre rupture politique que celle d’étudiants élevés dans un milieu de droite, tel Emmanuel Le Roy Ladurie, son contemporain, ou profondément catholique (ainsi Maurice Caveing par ailleurs plus âgé). Socialisante, la famille ne semble pas avoir particulièrement réagi face aux problèmes politiques soulevés par le communisme soviétique dans la gauche non communiste.
Par contre, si cette famille n’était pas militante, son assujettissement au travail, alors que son train de vie était modeste et réglé, s’enrichissait de la fréquentation extra familiale, dès avant la naissance de Gérard Genette, d’associations et de cercles protestants plus aisés et plus cultivés : ses parents qu’il décrit comme « en quête de salut moral et de supposée promotion sociale », non sans y mettre une pointe d’humour sociologiste, s’y sont rencontrés, sociabilité conservée par l’élève puis l’étudiant, malgré l’absence de religiosité ; il séjournait en particulier à la campagne dans la grande maison d’une famille protestante qui accueillait des musiciens, lieu d’éveil affectif et culturel important pour lui. Bardadrac est le nom que la maîtresse de maison donnait à son sac fourre-tout.
Trop jeune pour avoir eu l’opportunité de participer aux combats de la Résistance, mais grandissant pendant les années de radicalisation des oppositions politiques, comme d’autres étudiants communistes de sa génération, il a pu penser suivre la fraction de gauche du monde intellectuel français, même si les intellectuels communiste étaient moins nombreux que les communistes tentaient de le faire croire, mais le philocommunisme par contre très répandu. Au demeurant, s’il est devenu finalement enseignant et universitaire, un tel avenir ne l’attirait pas a priori et il eut d’autres projets : officier de marine, architecte, études au coût prohibitif, et même lorsqu’il a envisagé la khâgne c’est dans l’espoir de devenir journaliste. À la Libération, il a découvert la presse : Les Lettres françaises, mais aussi La rue, éphémère journal anarcho-trotskiste. Une certaine curiosité limitée pour le trotskisme s’est d’ailleurs manifestée à nouveau un peu plus tard.
La création intellectuelle n’était pas encore présente pendant son adolescence ; il ne semble pas avoir manifesté d’éveil précoce particulier en ce domaine ; il n’a pas été appelé par une vocation. S’il a entrepris des études supérieures, son père était néanmoins plus méfiant qu’attiré par la promotion possible de son fils grâce à la poursuite de ses études : ’il ne voyait guère les avantages, mais craignait les coûts ; sa mère était beaucoup plus enthousiaste.
Devenu étudiant et militant, Gérard. Génette n’envisageait nullement d’embrasser une carrière politique, si certains de ses enseignants y pensaient pour lui. L’ambition était tout aussi absente que la vocation. Ce furent l’éveil des intérêts, les résultats et les encouragements qui conduisirent les premières étapes de son itinéraire.
Gérard Genette adhéra au Parti communiste en 1948, en khâgne au lycée Lakanal. Jean-Toussaint Desanti aurait exercé une influence non négligeable par l’intérêt de ses cours suivis parfois en cachette et hors cursus, tout en promettant à ceux qu’ils cherchaient à recruter qu’ils se retrouveraient ainsi « du côté du concept ». Le jeune Gérard Genette ne se rebella face à aucun de ces deux milieux non dépourvus de clôture : un internat voué à l’étude, une socialisation militante alors moins minoritaire qu’elle ne fut, mais dans un univers néanmoins séparé, bien que conquérant vis-à-vis de son environnement, et aussi autoritaire qu’accueillant. Dans le contexte de l’époque, un tel engagement pouvait même constituer un moyen d’intégration et de valorisation pour cet étudiant dépourvu d’expérience familiale antérieure face à l’enseignement supérieur. Sa mère venait de décéder, son père ne lui survécut qu’un an. Il se montra très militant, sans s’être laissé totalement envahir. Plus tard, l’un de ses maîtres au lycée Lakanal venu l’inspecter au Mans où il enseignait lui-même en khâgne, lui dira qu’il était vraiment « le pape » en classe préparatoire (ce qui n’est pas allé sans éveiller chez le destinataire de la remarque le regret de ne pas en avoir été plutôt le Martin Luther). En quoi consistait ce militantisme ? Les réunions de cellule étaient largement consacrées à la dimension pratique de l’action, mais il s’agissait tout de même de défendre la ligne très « variable » du parti et de se « souder autour des derniers mots d’ordre tombés du ciel », en particulier grâce à la participation à des réunions collectives et extérieures à l’École. Ceci n’empêchait pas l’intermittence de l’adhésion personnelle, a fortiori de la croyance. À côté de l’organisation des conférences du cercle Politzer, la dimension corporatiste de l’action était importante et la part d’autonomie partout très faible. Gérard Genette expliquait avoir participé en 1952-1953 à la fabrication du Journal des étudiants communistes qui n’était qu’un supplément de La terre, alors qu’il n’y avait pas d’organisation étudiante spécifique à cette période ; l’intérêt se réduisit finalement à un apprentissage technique. Cette dernière dimension relatée dans Bardadrac, malgré la dispersion dans une sorte de dictionnaire personnel, définissait un univers très différent de celui de « Socialisme ou barbarie », où les militants interrogés, faisaient souvent spontanément part dans leurs témoignages de leurs lectures, rencontres et réflexions politique passées. Si l’activité de type syndical tenait une grande place, il note avoir reçu des encouragements intellectuels de la part de Jean Bruhat qui lui attribuera un “génie à facettes”, enseignant communiste en histoire, selon lui très populaire. Au demeurant non sans relation avec la dimension syndicale du militantisme, les enseignants communistes encourageaient d’ailleurs les étudiants à s’investir dans leur scolarité et à la réussir, malgré les coups de canif entraînés parfois par l’idéologie communiste ou l’activité politique : ainsi, par exemple, Gérard Genette indique avoir convoyé avec François Furet un dirigeant communiste vietnamien, ce qui n’était pas sans danger. Atteint de pleurésie, il a intégré l’ENS avec retard, mais continué à militer, au centre de cure d’Aire-sur-l’Adour, en cherchant, parfois avec succès, à convaincre d’autres malades et à infiltrer l’Association générale des étudiants en sanatorium, affiliée à l’UNEF, et même en convalescence à La Ciotat à Rustique Olivette, la maison très ouverte de Daniel Guérin, où il craint a posteriori d’avoir contribué à convertir au communisme un jeune Américain théoricien du cinéma. À l’ENS de la rue l’Ulm de 1951 à 1955 – où il est resté un an après l’agrégation, ce qui, sans être courant, n’aurait pas été exceptionnel, il évoque autant que le militantisme les longues conversations décousues, où cinéma et musique tenaient une grande place, avec Jean-Claude Passeron, Paul Veyne, mais aussi des littéraires comme lui, Jean Molino, Maurice Pinguet (qui avec l’auteur formaient le groupe « folklorique », selon Rémy Rieffel, par opposition aux « orthodoxes », parmi lesquels Emmanuel Le Roy Ladurie* et Maurice Caveing, François Jodelet, Christian Metz). Une distance était donc prise avec le communisme alors que la réflexion s’exprimait dans une sociabilité devenue aussi intellectuelle que militante.
Parmi les événements qui entraînèrent son éloignement du Parti communiste, l’exclusion d’André Marty à la fin de l’année 1952, selon lui très populaire auprès des étudiants, grâce à sa « verve imprévisible ». Mais c’est avec la mort de Joseph Staline que, comme pour beaucoup d’intellectuels communistes, ses convictions se sont de plus en plus distendues. Et c’est finalement avec un article sur le cinéma partiellement publié dans Les Lettres nouvelles qu’il entra en conflit et persista dans son opposition, après avoir néanmoins consulté Louis Althusser. Sa rupture fut contemporaine de l’exclusion de Pierre Hervé en 1956 qui choqua nombre d’intellectuels communistes et qui, pariant sur une déstalinisation de l’ensemble des partis communistes, réclamait notamment dans La révolution et les fétiches une « autonomie relative » pour les intellectuels. Gérard Genette qui évoqua cette affaire, alors qu’elle était loin d’être la seule pendant cette période, déchira publiquement sa carte, mais regretta maintenant de ne pas l’avoir gardée « à fins de mortifications salutaires ».
Une fois l’acte accompli, le rejet fut de plus en plus grand. C’est avec enthousiasme qu’il découvrit Socialisme ou barbarie, comme d’autres anciens communistes en rupture, tel qu’Emmanuel Le Roy Ladurie* qui relate dans Paris-Montpellier une relation presque parallèle avec le groupe/revue. Gérard Genette indique dans Codicille, le post-scriptum plus serein à Bardadrac, avoir été quelque peu influencé par Yvon Bourdet qui ne fut jamais communiste – lui-même membre de « Socialisme ou barbarie » depuis 1954 et contributeur occasionnel d’Arguments, et par ailleurs agrégé de philosophie – qui aurait concouru à hâter sa « déstalinisation ». Ce furent surtout les anciens communistes d’Arguments, en particulier Edgar Morin*, dont la volonté de rapprochement avec « Socialisme ou barbarie » a été la plus concrète. Le phénomène a eu plus d’effets directs, l’intensité et la durée des échanges ayant été plus grandes pour dépasser de beaucoup l’existence des deux revues. Edgar Morin* a toujours souligné le rôle pionnier de « Socialisme ou barbarie » d’opposition au communisme mobilisé – et au philocommunisme, en même temps qu’à une social-démocratie dévitalisée et de démystification des régimes communistes, s’il n’a guère cru à une alternative « conseilliste », par contre.
Au demeurant, pour la première fois, la revue Socialisme ou barbarie commençait à être mentionnée, en particulier dans la presse : Le Nouvel observateur, ainsi que L’Express, un peu plus tôt. Toujours à propos de la révolution hongroise de 1956. De son côté, François Fejtö dont l’influence était grande dans les revues et hebdomadaires livrait dans La tragédie hongroise publiée en 1956 une présentation plus complexe de la contestation : rôle des intellectuels, popularité d’hommes politiques et surtout revendication majoritaire d’élections libres, en particulier par les insurgés animateurs des conseils.
S’agissant de la découverte de la revue militante, l’enthousiasme de Gérard Genette et celui d’Emmanuel Le Roy Ladurie s’expriment dans des termes voisins : le premier écrit avoir lu quelques numéros de Socialisme ou barbarie, puis à titre rétroactif toute la collection avec une « fièvre compréhensible » – Emmanuel Le Roy Ladurie de son côté se souvient avoir lu avec « passion » une vingtaine de numéros. Tous deux ont été particulièrement frappés par la critique du communisme « réel » de type soviétique, même si le sujet est plus approfondi : critique du totalitarisme, de la dégénérescence bureaucratique, du bolchevisme, voire de ses origines marxistes (à partir d’une démarche qui, faisant appel à l’humanisme du jeune Marx, était pourtant bien différente de l’orientation de l’auteur fort critique jusque là face à la place du « sujet ») et rejet du tiers mondisme.
Gérard Genette a alors rédigé dans la foulée un article sur l’opposition communiste qui a paru dans Socialisme ou barbarie en mars-mai 1957, très critique vis-à-vis de cette opposition, jugée incapable d’entreprendre une analyse du communisme, puis la même année des notes très louangeuses sur Socialisme ou barbarie, publiées dans Arguments en juin-septembre 1957.
Ces notes constituaient une version très synthétique, mais également « déterministe » des thèses de « Socialisme ou barbarie », alors que phénoménologie et ouverture aux sciences humaines tendaient à se frayer une voie implicite dans la revue. Elles étaient adroites, dans la mesure où elles surmontaient les oppositions récurrentes en train de prendre une forme aiguë au sein du collectif en particulier à propos de la nature de l’organisation politique souhaitable et/ou à commencer de mettre en place. Le « communisme réel » y était ramené à un mode d’accumulation primitive comme chez Raymond Aron dans Démocratie et totalitarisme, mais la notion de totalitarisme était par contre absente et avec elle les formes de terreur et de pénétration répressive de la société inhérentes à ce mode d’organisation politico-sociale, le concept ayant en outre le mérite d’indiquer qu’il s’agissait de bien autre chose que d’une forme de capitalisme, fût-il d’Etat. De surcroît, ramené à un mode de développement économique permettant de faire progresser des sociétés moins développées ou « sous-développées », le communisme réel se trouvait potentiellement rapproché d’un ensemble de pays qui seraient contraints au développement étatique faute de capitaux. L’indétermination était absente, ainsi que le rôle spécifique du parti bolchevique, puis communiste d’Union soviétique. Il en allait d’ailleurs de même de l’appréciation plus approfondie d’autres types de forces politiques dans les pays « sous-développés » sujet tout à fait d’actualité alors : la décolonisation était partout en cours et la crise algérienne prenait une forme plus aigue. Si politiquement, il pouvait en résulter une mise en garde contre le tiers-mondisme ; il restait tout de même d’éventuelles relations et modes d’intervention à penser, ce qui sera fait ultérieurement, mais le collectif sera à nouveau divisé. Plus profondément c’est le politique et le symbolique qui se trouvaient éliminés. Quant à la relation entre concentration et bureaucratisation, elle était présentée comme inhérente à toutes les formes de sociétés modernes, le caractère irrationnel de la gestion bureaucratique ayant pour corollaire la nécessaire participation créative des producteurs, schème effectivement constant dans « Socialisme ou barbarie ». C’est ce dernier qui était censé créer les conditions de l’autogestion, (« gestion ouvrière » dans Socialisme ou barbarie). Pour l’auteur, les Conseils ouvriers hongrois de 1956 ont rendu l’hypothèse plus plausible, idée tout à fait commune dans Socialisme ou barbarie, de même que celle du rôle privilégié à attendre de l’Europe centrale et orientale, parce qu’elle avait fait l’expérience du stalinisme. Par contre l’absence de mouvements d’une ampleur et d’une portée un tant soit peu comparable en Europe de l’Ouest d’ailleurs mentionnée était en train de prendre de plus en plus de place dans les interrogations de « Socialisme ou barbarie » : insatisfaction au travail, combativité occasionnelle, désunion croissante communistes/monde ouvrier que les auteurs de la petite revue observaient, analysaient et faisaient connaître, ne prenant pas une forme globale. Elle allait être à l’origine de nombre d’évolutions chez les auteurs de Socialisme ou barbarie, y compris la rupture avec le marxisme de la majorité du groupe entraînée par Cornélius Castoriadis, parallèle à celle de Claude Lefort en-dehors.
De fait, la lecture de la collection a paru passionnante à Gérard Genette comme antidote à son expérience, mais une fois le texte rédigé pour Arguments, par lequel il s’appropriait intellectuellement le corpus, voire aurait pu débloquer une situation, son intérêt paraît être retombé.
Les réunions du collectif auxquelles il a assisté également l’ont déçu – les relations d’Emmanuel Le Roy Ladurie avec le petit groupe ne sont pas allées aussi loin, mais ne l’ont pas plus convaincu. Le niveau lui a paru moins bon - il s’agissait de débats non préparés et non pas d’exposés, discussions auxquelles tout le groupe participait – et le conflit, effectivement récurrent entre Cornélius Castoriadis et Claude Lefort se trouve qualifié par Gérard Genette d’« eréthisme polémique ». Le conflit prendra une forme définitive en 1958, puisqu’il y aura une scission qui verra notamment le départ de Claude Lefort : Il était de fait constitutif du collectif, même s’il s’était déplacé et avait pris des formes plus ou moins aigues et concernait tout autant la nature du groupe lui-même et de sa revue : contribuer directement à la création d’une future organisation politique et élaborer une théorie politique ou pôle critique menant une réflexion et faisant connaître thèses et analyses susceptibles d’être débattues et de favoriser l’évolution de militants et d’intellectuels. Ces polémiques n’ont pas toutes été appréciées non plus au sein du groupe par ceux qui privilégiaient le militantisme. Espérant pouvoir jouer un plus grand rôle politique, une partie des membres qu’ils soient intellectuels et/ou militants souhaitaient alors que « Socialisme ou barbarie » se transforme en organisation structurée et de fait s’étant développé notamment en province, le collectif. s’était charpenté non sans difficulté. La petite taille de ce dernier alliée à la violence des polémiques paraît avoir eu le même effet dissuasif sur Gérard Genette et Emmanuel Le Roy Ladurie. ; il en est allé de même de la composition sociographique du groupe d’ailleurs caricaturée : l’historien parle de Daniel Mothé* seul prolétaire « garçon compétent beaucoup plus que certains intellectuels de ses amis », alors qu’avec humour, Gérard Genette décrit « Socialisme ou barbarie » comme « doté, comme jadis le gouvernement de 1848, d’un ouvrier, d’ailleurs fort éduqué » qu’il oppose aux trois philosophes. De fait, il y a eu d’autres ouvriers en petit nombre, il est vrai, des employés et des techniciens chez les plus anciens, même s’il y a eu une amélioration de leur situation professionnelle depuis leur venue à « Socialisme ou barbarie » et donc lorsque Gérard Genette et Emmanuel Le Roy Ladurie les ont rencontrés – et il n’en est par contre pas du tout allé de même pour Daniel Mothé* – ; des ouvriers, anciens et jeunes, fréquentaient encore le groupe, mais n’y restaient plus contrairement à une partie des militants aux itinéraires politiques longs et complexes qui, en petit nombre, l’avaient rejoint pendant ces premières années d’existence. Une telle évolution était alors au centre des interrogations du collectif qui voyait par contre l’arrivée nettement plus massive, relativement, d’étudiants et de jeunes intellectuels, pas exclusivement philosophes. Les réponses seront finalement divergentes et très schématiquement alors que les uns pécheront pour une amélioration de l’activité militante, les autres penseront que c’est la réflexion qui doit être approfondie et s’engager sur des voies en partie différentes. De fait, l’originalité du groupe a été non pas tant de réunir intellectuels et militants, mais de tenter de développer une réflexion en partie commune.
La relation de certains anciens communistes d’Arguments avec « Socialisme ou barbarie » n’a pas été de soi non plus. Ces derniers se définissaient clairement comme intellectuels, regrettant très profondément d’avoir été instrumentalisés par le Parti communiste, contraints à se faire les agents d’une ligne politique et c’est d’abord du dogmatisme qu’ils ont voulu se dégager. Gil Delannoi parlera de « sas de décompression », ce qui n’excluait pas la critique du communisme, l’ouverture de pistes et les prises de position politiques sur l’Algérie, en particulier. Gérard Genette dira que pour lui Socialisme ou barbarie a joué le rôle d’une « cellule de dégrisement ». De leur côté, intellectuels en politique encore à cette période, les membres de « Socialisme ou barbarie » voulaient tenter de contribuer soit directement soit indirectement à la transformation des forces politiques de gauche. Et l’une ou l’autre des deux dernières démarches polémiquant et évoluant, tout en restant contraintes par les prémisses collectives, mettait souvent mal à l’aise les anciens communistes en phase de rejet, même ceux d’Arguments.
Enseignant au Mans en 1958, après l’avoir été deux ans à Amiens, à partir de 1956, il précise s’être quelque peu trouvé mis en quarantaine à la suite de son départ du Parti communiste. Gérard Genette qui n’a pas repris contact avec « Socialisme ou barbarie » a alors été invité à déjeuner par Jean-François Lyotard qui enseignait au Prytanée militaire de La Flèche dans la Sarthe pour ce qu’il a perçu comme un « examen probatoire », version dont il écrit lui-même que Jean-François Lyotard, très militant alors, l’a contestée. Le désaccord ou l’incompréhension réciproque a porté sur le passé politique de Gérard Genette. Jean-François Lyotard se serait montré choqué que ce dernier ait d’abord porté intérêt au trotskisme – peu d’actes au demeurant – avant de devenir communiste ; quant à Gérard Genette, il a été exaspéré d’avoir été jugé, se considérant comme dorénavant suffisamment adulte pour apprécier l’ordre dans lequel il a commis « ses » erreurs.
Les réflexes acquis au Parti communiste ne jouent peut-être pas un rôle négligeable dans une appréciation finalement négative : gauchisme, philosophie, voire appartenance bourgeoise, exagérée ; l’évaluation politique globale est assez dure : du gauchisme à Pierre Mendès France « finalement (mais trop tard) ». Après « Socialisme ou barbarie », il ne s’agit plus de groupe politique, mais d’intellectuels qui parfois se sont trouvés associés et d’œuvres personnelles dont on peut seulement souligner les effets de sensibilisation.
Si « Socialisme ou barbarie » l’a lassé, voire exaspéré en tant que « chapelle... si sympathique fut-elle » il n’a pas repris non plus contact avec Arguments où la discussion était pourtant ouverte. Il n’a pas poursuivi plus avant ses investigations en matière de dépassement politique de son expérience communiste, contrairement à Emmanuel Le Roy Ladurie, par exemple, qui a rejoint le PSU à Montpellier et s’y est montré fort actif, un temps. Par contre l’envie d’écrire a crû et s’est concrétisée.
Il avait commencé à écrire très vite. Ses analyses littéraires étaient centrées sur le texte. Figures I et II, furentdes recueils d’articles publiés de 1959 à 1965. Par ailleurs, en 1966, il avait publié Vertige fixé dans un livre d’Alain Robbe-Grillet (Dans le labyrinthe, Les couloirs du métropolitain, La chambre secrète publié à nouveau dans Figures I). Dans ses premiers textes, la relation du texte - dont la logique structurante était recherchée - avec son monde environnant tient une place non négligeable. C’est avec Figures III qu’il accèda à la notoriété. Jean-Marie Shaeffer, son ancien élève, souligna l’acuité analytique de ses études formelles en littérature : rapports entre histoire racontée et récit racontant ; accent mis sur les points de vue et niveaux narratifs ; étude des structures narratives… C’est par ailleurs en 1972 qu’il soutint une thèse sur travaux sous la direction de Marie-Jeanne Durry dont il avait été l’assistant à la Sorbonne de 1963 à 1967, mais qui le trouvait peu lisible (elle aurait parlé de « jargon technique [...] passablement barbare »). Il y était très conceptuel, se souvient-il du « côté du concept » promis par Jean-Toussaint Desanti, cette fois ce sont les siens appliqué à la littérature. Il devenait alors directeur d’études à l’EPHE où il était maître assistant depuis 1967 et l’est résté jusqu’à sa retraite, tout en enseignant aux États-Unis. Après Mimologiques (1976) (poétique générique), Palimpsestes (1982) est consacré à l’intertextualité (rapports entre un texte littéraire et des œuvres préexistantes ; il traite plus particulièrement de la parodie et du pastiche), Seuils (1987) était dédié au péritexte : préfaces, postfaces, avertissements, que Gérard Genette défini dans Codicille comme « interface » entre le texte et le monde. Depuis la fin des années 1980, Gérard Genette se consacra à l’œuvre d’art (Œuvres de l’art, I, 1995, et II, 1997) : son statut, et à l’esthétique : la philosophie analytique anglo-saxonne y est prise en considération.
Il entra à l’EPHE, pour l’autonomie qu’elle assurait, après s’être attaché à Roland Barthes dont il a été intellectuellement proche, tout en se référant beaucoup à Gaston Bachelard. S’il a participé au groupe de sémio-linguistique créé par Algirdas Julien Greimas, c’est avec Tzvetan Todorov qu’il a fondé Poétique, après avoir partagé les aventures intellectuelles des revues Critique et Tel Quel. Son désir essentiel de construire une œuvre s’est accompagné de la valorisation d’une démarche individuelle qu’il qualifie d’autodidacte et l’a conduite bien au-delà de son champ professionnel initial : musique dont le jazz et architecture l’ont beaucoup retenu, outre une sensibilité aux lieux, soulignée par Marc Cerisuelo dans Critique, intérêts qui s’étaient déjà manifestés par exemple, dans la mise en relation entre le texte et la pensée baroque, ainsi que l’inscription de cette dernière dans l’architecture. C’est cette extension des objets d’analyse qui a autorisé ses derniers écrits. Sa méthode face à l’enseignement « comme élève déserter les classes inutiles pour lire en cachette des livres instructifs ». Apprendre à apprendre, apprécier, choisir, élaborer. Enseigner lui a mieux plu qu’il ne l’avait craint et les cours lui ont paru plus agréable « à donner qu’à recevoir ». Il ajoute que ceux qu’il a dispensés n’étaient peut-être « instructifs » que pour lui. Il a privilégié le noyau professionnel sur d’autres formes d’implication sociale et a fortiori politique. Est-il intéressant de s’interroger sur la relation entre l’expérience initiale d’instrumentalisation et un tel choix ?

ŒUVRE CHOISIE : Figures, Seuil, 1992-1993, 3 vol. 265 p. (I, 1966) ; 298 p. (II, 1969) ; 288 p. (III, 1972) ; Figures IV, Seuil, 1999, 364 p. V, Seuil, 2005, 352 p. — Mimologiques, Seuil, (1976, 427 p.), 1999, 496 p. — Palimpsestes, Seuil, (1982, 561 p.), 1992, 573 p. — Seuils, Seuil, (1987, 389 p.) 2002, 426 p. — Fiction et diction, Seuil (1991, 150 p.), 236 p. (avec L’introduction à l’architexte, 1979). — Discours du récit, Seuil, 2007, 435 p. (dont Nouveau discours du récit, 1983, 118 p.)

SOURCES : Marc Cerisuelo, « Gérard Genette, La zarzuela d’un amateur », Critique, 2006, p. 757-769. — Gérard Genette, Bardadrac, Seuil, 2006 ; Gérard Genette, Codicille, Seuil, 2009. — Pierre Hervé, La révolution et les fétiches, La Table ronde, 1956. — Emmanuel Le Roy Ladurie. Paris-Montpellier : PC-PSU, 1945-1963, Gallimard, 1982. — Edgar Morin, Mon chemin, Entretiens avec Djenane Kareh Tager, Fayard, 2008. — Jacqueline Pluet-Despatin, Yvon Bourdet, Dictionnaire des intellectuels français, Seuil, 2009. — Marie-France Raflin. « Socialisme ou Barbarie » : du vrai communisme à la radicalité, thèse de science politique dirigée par René Mouriaux. Sciences Po, 2005, 3 vol. (École doctorale, thèses en ligne). — Jean-Marie Schaeffer, « Gérard Genette », Dictionnaire des intellectuels français, Seuil, 2009. — Jean-François Sirinelli, « Les normaliens de la rue d’Ulm après 1945, Une génération communiste ? », Revue d’histoire moderne et contemporaine, octobre-décembre 1986, p. 569-588). — Jeannine Verdès Leroux, Au service du Parti, le Parti communiste, les intellectuels et la culture, 1944-1956, Fayard/Minuit, 1983. — Gérard Genette, entretien téléphonique, 2009.
https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/110518/pour-saluer-une-bonne-et-derniere-fois-gerard-genette ?

Marie-France Raflin-Arlon

Version imprimable de cet article Version imprimable