Né le 7 juin 1920 à La Hoguette (Calvados), mort le 16 novembre 1997 à Paris (Xe arr.) ; ajusteur ; secrétaire de l’USTM de la Seine ; secrétaire de la fédération Seine-Sud du PCF (1955-1961), membre du comité central (1956-1997) puis du bureau politique (1959-1996), secrétaire à l’organisation (1961-1970) puis secrétaire général du PCF (1970-1994) ; député du Val-de-Marne (1973-1997), député européen (1979-1989), candidat du PCF à l’élection présidentielle en 1981.

Georges Marchais lors de la manifestation du 28 mai 1958. Derrière lui Henri Malberg et Paul Laurent
Communiqué par Marc Giovaninetti
De son avènement à la tête du Parti communiste français jusqu’à aujourd’hui, la biographie de Georges Marchais a fait l’objet de violentes controverses publiques, dans la presse et la littérature à vocation historique, mais aussi devant les tribunaux. Les interprétations cryptiques voire policières, y compris au sens littéraire du terme (Thierry Jonquet, Du passé faisons table rase), entrent en résonance avec les multiples critiques à l’égard de sa personnalité ou de son capital culturel, par opposition avec les qualités d’autodidacte reconnues à ses prédécesseurs (Maurice Thorez, Waldeck Rochet) ou à ses concurrents (Roland Leroy, Henri Fiszbin, Charles Fiterman). Par une forme de raisonnement circulaire, le secret et le complot viennent implicitement expliquer et attester l’ascension d’un homme sans qualités ou sans mérite. Ces interprétations, nourries d’illusion biographique et de la quête d’un « destin », négligent d’analyser l’insertion de l’ancien métallurgiste, et des polémiques qui l’entourent, dans l’histoire du PCF et des modes de légitimation des dirigeants communistes. Elles se concentrent plus volontiers sur une image publique construite sur les plateaux de télévision, jusqu’à l’enfermement dans la caricature, et sur un parcours associé de fait au déclin du PCF et du communisme dans les années 1980-1990. Sans prétendre trancher l’ensemble des questions qui jalonnent l’itinéraire de Georges Marchais, il apparaît nécessaire de le reconstituer sans céder à ces images projetées.
La famille de Georges Marchais habitait La Hoguette, village du bocage normand situé au sud du Calvados. Son père, René Marchais, né en 1886 dans le village voisin de Villy-les-Falaise, fut garçon épicier puis ouvrier carrier. Marié une première fois, et père d’une fille, il perdit son épouse en 1914. Athée et « un peu anarchiste », selon son fils, il fut durablement marqué par l’expérience des tranchées et exprimait des opinions fermement anti-militaristes. Sa mère, Germaine, née Boscher, était issue d’une famille de paysans. Mariée une première fois à André Daunou, mort au front, et mère d’une fille et de deux fils, elle épousa René Marchais en 1919. Après la mort de ce dernier, en 1930, elle vécut de sa pension de veuve de guerre et d’un petit élevage bovin. Bon élève, Georges Marchais obtint le certificat d’études primaires et le brevet élémentaire mais ne put ou ne voulut pas poursuivre sa scolarité. Lors de ses interventions télévisuelles, il se présenta plus volontiers comme titulaire du seul certificat d’études. L’exemple du mari de sa demi-sœur, ouvrier dans la prestigieuse industrie aéronautique, nourrit son désir de quitter La Hoguette et une forte attirance pour le monde ouvrier parisien. En 1935, il gagna Paris pour entrer en apprentissage. Hébergé par sa demi-sœur, concierge dans le XIVe arrondissement, et aidé par son beau-frère, il trouva, après plusieurs mois de recherche infructueuse, une place d’apprenti au Décolletage général, dans le XIe arrondissement.
En juillet 1936, Georges Marchais quitta l’usine et alterna pendant plusieurs mois périodes de chômage et emplois divers, en usine mais aussi comme coursier ou commis de bureau. Malgré des déclarations contradictoires, il semble que Georges Marchais resta en marge des grèves du Front populaire et était alors peu ou pas politisé. Dans un questionnaire biographique de 1952, il datait son adhésion à la CGT de 1937 mais cette information n’est pas confirmée. En 1938, à nouveau aidé par son beau-frère, il put entrer à la Société nationale de construction aéronautique du Centre (SNCAC) à Boulogne-Billancourt où il poursuivit sa formation professionnelle.
Membre de la classe 1940 et employé dans un secteur stratégique de la Défense nationale, Georges Marchais ne fut pas mobilisé. Avec l’avancée allemande, son usine fut déplacée à La Rochelle (Charente-Maritime) et il se trouva à nouveau au chômage. À la fin de l’année 1940, il fut embauché dans un atelier de l’aérodrome de Villacoublay (Seine-et-Oise, Yvelines) où il travaillait sur des appareils allemands. Le 15 mars 1941, il épousa à Montrouge (Seine, Hauts-de-Seine) Paulette Noetinger, sténo-dactylo, et l’aînée de ses trois filles naquit le 4 juin 1941. À partir de la fin de l’année, il travailla à Bièvres, dans un atelier dépendant de l’entreprise allemande AGO.
Les controverses sont nombreuses autour des conditions du départ et du séjour de Georges Marchais en Allemagne, à partir de décembre 1942. Les documents produits par ses adversaires ne permettent pas d’affirmer catégoriquement le caractère volontaire de son embauche chez Messerschmitt. Comme mécanicien aéronautique travaillant en région parisienne, il rentrait dans le cadre de la première loi de réquisition promulguée par Vichy en septembre 1942. Sans passé militant, marié et père de famille, peut-être encouragé par les avantages matériels offerts, il ne chercha nullement à se soustraire au départ. Il fut affecté à l’usine Messerschmitt d’Augsbourg où il arriva le 19 décembre. Dans son questionnaire biographique de 1952, Georges Marchais n’évoquait aucune tentative d’évasion mais datait son retour en France du 16 mai 1943, date qui concorde avec ses récits ultérieurs et notamment avec le décès de sa nièce, le 6 mai 1943, qui lui aurait permis d’obtenir une permission en faisant croire à la mort de sa fille. En 1952 et dans ses divers témoignages, Georges Marchais indiqua toujours s’être caché en Normandie jusqu’à la fin de la guerre, ce que lui permettaient sans doute ses liens familiaux dans la région. La reconstitution de son retour et de son parcours jusqu’en 1945 repose essentiellement sur des sources orales directes ou indirectes et surdéterminées par les enjeux politiques, médiatiques ou judiciaires. On ne peut donc manquer de relever dans chacun des témoignages, à commencer par ceux de l’intéressé, de multiples imprécisions ou contradictions. Plusieurs témoins attestent la présence de Georges Marchais à La Hoguette lors des élections municipales du 29 avril et du 10 mai 1945 et son soutien aux candidats communistes. Certaines archives allemandes ont été convoquées pour défendre l’hypothèse d’un retour en Allemagne à l’issue de sa permission de mai 1943, mais cette interprétation des documents est contestable. En l’état des connaissances et des sources, aucune conclusion absolue ne peut être tirée.
Les conditions du retour de Georges Marchais en région parisienne et dans l’industrie aéronautique sont également mal connues. Peut-être travailla-t-il à la SNECMA de Suresnes (Seine, Hauts-de-Seine) ? Sans doute déjà membre de la CGT, il entra à l’usine Voisin d’Issy-les-Moulineaux au début de l’année 1948 et s’y imposa comme un militant particulièrement dynamique et combattif. Tous les documents du PCF, y compris son questionnaire biographique, datent son adhésion de 1947 mais elle intervint plus vraisemblablement après son arrivée chez Voisin, sur l’encouragement des responsables communistes locaux qui avaient repéré son activité dans l’usine, en particulier Guy Ducoloné et Madeleine Vincent. Chez Voisin, Georges Marchais s’imposa en effet comme un militant syndical particulièrement dynamique et combatif, rapidement repéré par les dirigeants de l’Union des syndicats des travailleurs de la métallurgie (USTM) de la Seine et par les responsables locaux du PCF, en particulier Paul Esnault, secrétaire de la fédération Seine-Sud entre 1944 et 1946. Délégué du personnel à partir de 1949, secrétaire du syndicat CGT de l’usine l’année suivante, il fut également secrétaire du syndicat des Métaux CGT d’Issy-les-Moulineaux à partir de 1950. Parallèlement, il entra au comité puis au bureau de la section communiste d’Issy-les-Moulineaux. En août 1951, il quitta l’usine pour devenir permanent de l’USTM. Deux ans plus tard, Georges Marchais intégra la nouvelle équipe du secrétariat de l’USTM, mise en place sous l’égide d’André Lunet. Gilbert Vergonzane, promu à la même époque, présentait un profil similaire. Contrairement à ce qu’indiquent diverses biographies, Georges Marchais ne fut pas élu au comité fédéral de la Seine avant sa décentralisation en 1953. À l’issue de celle-ci, en décembre 1953, les membres du secrétariat de l’USTM se répartirent dans les nouvelles fédérations. Un temps proposé pour le comité fédéral de Seine-Sud, où siégea finalement Gilbert Vergonzane, Georges Marchais fut affecté au comité fédéral de Paris.
Dans ces années décisives, les qualités que démontrait Georges Marchais dans ses responsabilités syndicales le faisaient apparaître comme un cadre d’avenir pour le Parti communiste. À cette époque, son départ pour l’Allemagne ne fit nullement obstacle à sa promotion. Avec l’entrée en guerre froide, le PCF privilégiait de jeunes militants ouvriers issus de l’industrie et du syndicalisme, étrangers aux conflits de légitimité nés de la guerre et de la Résistance. En région parisienne, un certain nombre de cadres fédéraux avaient eux aussi été travailler en Allemagne, à partir des premières lois de réquisition ou dans le cadre du STO, et certains y avaient séjourné jusqu’à la fin du conflit. Seuls ceux qui étaient déjà militants avant 1939 avaient affronté des critiques voire des sanctions dans l’immédiat après-guerre. En indiquant être parti sous la contrainte et ne pas être retourné en Allemagne après sa permission de 1943, Georges Marchais offrait des gages suffisants aux responsables aux cadres. Quel qu’ait été son parcours entre 1942 et 1945, ses réponses au formulaire biographique démontrent une parfaite perception des règles du jeu du parti. Ce questionnaire accompagnait sa proposition pour une école centrale du parti à l’automne 1952. Ne pouvant abandonner ses responsabilités syndicales, il suivit finalement une école de dirigeants syndicaux en mars-avril 1954. Il y reçut une appréciation très élogieuse (« Intelligent, esprit vif et sensé, sait s’exprimer clairement. Assez sûr de lui sans pour cela être suffisant. ») qui confirmait son statut de cadre méritant « particulièrement d’être suivi. » Peu après, en mai 1954, lors de la conférence fédérale de Paris, il fit l’objet de vives attaques de la part de Raymond Guyot, après l’échec d’une grève aux usines Citroën de Javel, et fut contraint à l’autocritique. Il fut toutefois réélu au comité puis au bureau fédéral de Paris.
À l’automne 1955, la direction du PCF souhaita renforcer le secrétariat de la fédération Seine-Sud. En mars 1954, le service des cadres avait critiqué la forte proportion d’employés et de techniciens dans le comité fédéral. La venue au secrétariat d’un ouvrier issu de la métallurgie et du syndicalisme répondait mieux au modèle militant valorisé par le parti et correspondait, semble-t-il, aux vœux de Maurice Thorez pour « sa » fédération. Déjà, fin 1953, la direction avait tenté de convaincre Roger Linet, sans succès. Le choix s’orienta vers l’un des secrétaires de l’USTM, Gilbert Vergonzane ou Georges Marchais. André Lunet poussa la candidature du second qui accepta après plusieurs entrevues avec Marcel Servin. Son profil, coupé des enjeux liés à la Résistance, convenait également bien aux canons thoréziens de l’époque. Peut-être ce choix fut-il également appuyé par d’autres dirigeants comme Léon Mauvais, à partir de sa double position de secrétaire de la CGT et de militant de la fédération Seine-Sud. Georges Marchais fut élu au secrétariat de la fédération Seine-Sud lors de la conférence de novembre 1955 et affecté à la propagande. À l’issue de la réunion du comité fédéral du 28 mars 1956, il remplaça Madeleine Vincent au poste de premier secrétaire fédéral et son élection fut confirmée lors de la conférence des 7 et 8 juillet. Dix jours plus tard, il fit son entrée au comité central du PCF, comme suppléant, à l’occasion du XIVe congrès du PCF, au Havre (Seine-Inférieure, Seine-Maritime).
À travers ses nouvelles responsabilités, Georges Marchais devint un proche de Maurice Thorez. Sa gestion de la fédération Seine-Sud était appréciée du secrétaire général et rencontrait certains succès dans la diffusion de la presse du parti, le nombre d’adhérents ou la création de cellules et sections d’entreprise. Résultats positifs d’autant plus appréciés dans un contexte politique marqué notamment par les événements de l’année 1956 (XXe congrès du PCUS, Hongrie, critiques après le soutien à Guy Mollet) face auxquels Marchais parvint à imprimer à la fédération son application déterminée de la ligne politique et son « esprit de Parti ». En 1959, le XVe congrès du PCF se déroula dans sa fédération, à Ivry (Seine, Val-de-Marne) et Georges Marchais fut titularisé au comité central et élu suppléant au bureau politique.
Soutenu par Maurice Thorez, Georges Marchais fut désigné comme nouveau secrétaire à l’organisation, en mai 1961, lors du XVIe congrès, au cours duquel il mena la dénonciation en règle des conceptions et du travail de son prédécesseur Marcel Servin. Au sein de la direction nationale du PCF, le parcours de Georges Marchais durant la guerre apparaît comme un cas nettement plus isolé qu’aux échelons intermédiaires de l’appareil. Ainsi, on a souvent pointé le contraste avec l’itinéraire de Roland Leroy, ancien résistant, promu au secrétariat au même moment. Au-delà, à la différence de Marchais, les quelques anciens requis qui siégeaient au comité central pouvaient faire valoir leur participation à la Résistance après leur retour en France ou la répression de leurs tentatives d’évasion. Dans un document rédigé en 1991, Gaston Plissonnier affirmait toutefois que « sa situation était connue et ne faisait l’objet d’aucune remarque. » De fait, d’autres critères soutenaient sa promotion. Outre son dévouement au parti et sa fidélité personnelle au secrétaire général, il incarnait le modèle des cadres ouvriers de guerre froide que réaffirmait l’éviction de Marcel Servin et Laurent Casanova, contre l’émergence d’autres options politiques et d’autres modes de légitimation, notamment « intellectuels ».
Appelé à des fonctions nationales, Georges Marchais abandonna la direction de la fédération Seine-Sud à Marcel Zaidner. Toutefois, il continuait de siéger au comité fédéral et restait étroitement associé à la fédération de banlieue sud, sur un plan personnel et politique. Sa fille aînée, Michelle, aide-comptable, dirigeante de l’UJFF, siégea au comité fédéral entre 1961 et 1964. Dans le cadre de ses activités militantes, Georges Marchais avait également fait la connaissance de sa seconde compagne, Liliane Garcia, née Grelot, qu’il épousa en 1977. Ils eurent un fils. Militante communiste et syndicaliste CGT de Malakoff (Seine, Hauts-de-Seine), elle entra au secrétariat fédéral en 1964 et y siégea jusque dans les années 1970. Sur le plan politique, la fédération Seine-Sud restait également « sa » fédération. Ainsi, selon certains témoins, il était indirectement visé par les critiques de Jeannette Vermeersch et Raymond Guyot contre Marcel Zaidner, lors de la conférence fédérale de 1962.
En tant que secrétaire à l’organisation, Georges Marchais s’associa directement aux évolutions du PCF et de sa politique au cours des années 1960. En 1964, il fut l’un des artisans de l’évolution des statuts du parti qui lui conféra un rôle de poids au cours du XVIIe congrès (Paris, mai 1964). Au-delà du secteur de l’organisation, il s’affirma sur le plan politique dans le sillage du nouveau secrétaire général Waldeck Rochet. À plusieurs reprises, il représenta le parti français lors de rencontres internationales, notamment en octobre 1964, lorsqu’il emmena avec Roland Leroy et Jacques Chambaz la délégation chargée de rencontrer le PCUS après l’éviction de Khrouchtchev. Sur le plan national, il accompagna les échanges avec les socialistes, notamment en 1965, lors du soutien à la candidature de François Mitterrand*, et l’année suivante lors des négociations avec la FGDS. En 1968, ses interventions sur le mouvement étudiant signifièrent le rejet des « gauchistes » par le PCF, tout particulièrement son célèbre article dans l’Humanité du 3 mai 1968 dénonçant « l’anarchiste allemand » Cohn-Bendit. Tout au long de cette période, la stratégie de Waldeck Rochet visait à trouver un équilibre entre changements et continuités dans la politique et le fonctionnement du PCF. À ses côtés, Georges Marchais incarnait la continuité d’un certain modèle militant, tout comme en d’autres secteurs du parti (section des intellectuels, section économique) il s’était efforcé d’associer cadres ouvriers et intellectuels de formation. De plus, selon de nombreux témoignages de dirigeants, Georges Marchais inspirait une grande confiance au secrétaire général, tant par sa défense inconditionnelle des orientations du parti que par une attitude directe et franche.
Profondément ébranlé par l’intervention soviétique en Tchécoslovaquie, Waldeck Rochet fut rapidement diminué par la maladie à partir de l’été 1969 et Georges Marchais fut désigné secrétaire général adjoint le 11 décembre 1969. Cette nomination apparaît relativement logique, du fait de sa place dans la hiérarchie et au regard des candidats potentiels. Waldeck Rochet lui-même aurait soutenu cette promotion, notamment en raison de sa conviction que Marchais était le plus à même d’aboutir à l’union avec les socialistes, au contraire de Roland Leroy qui affirmait ses réticences. Confirmé au poste de secrétaire général adjoint par le congrès de février 1970 (Nanterre), Georges Marchais prit officiellement le titre de secrétaire général lors du XXe congrès du PCF (Saint-Ouen, décembre 1972).
La polémique publique sur le passé de Georges Marchais débuta au cours de l’été 1970 avec la publication dans le Monde du 5 juin d’un texte signé de Charles Tillon, Roger Garaudy, Maurice Kriegel-Valrimont et Jean Pronteau*, avant tout dirigé contre la persistance des pratiques staliniennes. En juillet, une interview télévisée de Tillon, désormais exclu, focalisa les accusations sur Marchais. Au bureau politique, Henri Krasucki et Gaston Plissonnier ramenèrent ces attaques aux accusations portées contre Tillon en 1952. De fait, le parcours de Georges Marchais et son avènement à la tête du parti marquaient l’aboutissement de la logique qui avait conduit à l’éviction de Tillon – entre autres – par rejet de « l’esprit FTP » et de toutes les formes de légitimité extérieures au parti.
Les premières années du secrétariat de Georges Marchais approfondirent la dynamique réformatrice et unitaire de Waldeck Rochet, avec pour point d’orgue la signature du Programme commun de gouvernement avec le Parti socialiste, le 27 juin 1972. Quelques jours plus tard, son rapport devant le comité central, tenu secret jusqu’en 1975, posait toutefois les limites d’une unité dont le profit ne devait pas être abandonné aux seuls socialistes. Sur le plan international, le PCF afficha également une distance critique croissante à l’égard de l’URSS, contribuant activement à la convergence des partis occidentaux dans le mouvement « eurocommuniste », notamment sous l’influence de Jean Kanapa, l’un des plus proches conseillers du secrétaire général. Georges Marchais fit également son entrée à l’Assemblée nationale lors des élections législatives de 1973, comme député de la 1ère circonscription du Val-de-Marne (Arcueil, Cachan, Gentilly, Le Kremlin-Bicêtre, Villejuif). Il succédait à Marie-Claude Vaillant-Couturier. Après le nouveau découpage électoral du département, il fut, à partir de 1988, élu dans la 11e circonscription (Arcueil, Cachan, Villejuif). En dépit des débats qui animaient la direction du parti, en raison des positions de Roland Leroy à l’encontre des socialistes et de premiers doutes sur la stratégie d’union après les législatives partielles de septembre 1974, Georges Marchais continua de s’affirmer à travers une démarche rénovatrice qui culmina dans l’abandon de la « dictature du prolétariat » lors du XXe congrès (Saint-Ouen, février 1976). Cette période lui offrit également ses plus virulentes et ses plus célèbres interventions télévisées. Toutefois, la dynamique fut brutalement interrompue par la rupture du Programme commun en septembre 1977 puis par le rapprochement progressif avec les Soviétiques, jusqu’au soutien à l’intervention en Afghanistan.
Face aux résultats décevants voire défavorables de la stratégie d’union, face aux pressions du Mouvement communiste international, mais aussi face aux transformations accélérées de la sociologie du parti, la rupture du Programme commun traduisait un repli sur l’appareil et les matrices politiques et militantes que Georges Marchais avait si parfaitement incarnées. En 1978, son plaidoyer en faveur des permanents et de l’identité ouvrière et révolutionnaire du PCF exprimait parfaitement ces enjeux, tout comme ses critiques contre les intellectuels, fermement repris en main dans différents secteurs. La mise au pas de la fédération de Paris et de ses dirigeants (voir Henri Fiszbin), violemment pris à partie par Marchais, marqua à la fois cette stratégie de « ré-identification » et l’éclatement au grand jour de la « crise » du PCF.
Au plan national, les candidatures électorales de Georges Marchais marquèrent dès lors les difficultés croissantes du Parti communiste. En 1979, il mena la liste du PCF aux élections européennes et fut élu député, sur fond de durcissement des conflits internes. Candidat à l’élection présidentielle de 1981, il obtint un résultat jugé décevant en ne recueillant que 15 % des suffrages. En 1984, il fut reconduit au Parlement européen mais les élections marquèrent un nouveau recul du PCF, suivi du retrait des ministres communistes du gouvernement. Dès lors, il ne figura plus au premier plan lors des scrutins nationaux, notamment lors des élections présidentielles de 1988.
Malgré la succession des crises internes et la multiplication des oppositions ou des courants, malgré les difficultés croissantes du parti sur le plan électoral, Georges Marchais conserva la tête du Parti communiste français jusqu’en 1994. Cette longévité renforça sans aucun doute une image de dureté et de sectarisme. Lors du XXVIIIe congrès, il céda le poste de secrétaire général à Robert Hue. Il continua toutefois de siéger à l’Assemblée nationale jusqu’à son décès et d’intervenir dans la vie du PCF, exprimant ses craintes devant la « mutation » entamée par son successeur, notamment devant la perspective d’un changement de nom du parti en novembre 1997. Déjà victime de plusieurs infarctus depuis 1975, Georges Marchais fut hospitalisé quelques jours plus tard pour insuffisance cardiaque et décéda à l’hôpital Lariboisière. Conformément à sa volonté, les funérailles de Georges Marchais rompirent avec la solennité des enterrements de dirigeants communistes. La cérémonie se déroula à Champigny-sur-Marne où il fut enterré. Dix ans plus tard, une plaque fut posée sur la sépulture destinée aux membres de la direction du Parti communiste français dans la 97e division de cimetière du Père-Lachaise signalant ses fonctions et sa tombe à Champigny-sur-Marne.
Son nom fut donné au parvis de l’hôtel de ville de Villejuif puis retiré par la nouvelle municipalité en 2014 (Le Monde, 24 décembre 2014).
Dans le PCF comme à l’échelle des principaux partis communistes occidentaux, Georges Marchais fut le dernier secrétaire général d’origine ouvrière. Son parcours fut directement façonné par ce modèle militant, qu’il incarnait à l’exclusion de toute autre forme de légitimité : légitimité résistante déniée par son attitude durant la guerre ; légitimité intellectuelle ou culturelle refusée par ses adversaires mais aussi par lui-même. Il s’aventura rarement sur le terrain théorique au contraire de ses prédécesseurs, il affichait plus volontiers un certain anti-intellectualisme et son goût pour le sport ou les romans policiers et n’avouait que rarement sa passion pour le jazz. Georges Marchais fit ainsi profession de l’image de l’ancien métallurgiste gouailleur et animé d’un indéfectible « esprit de parti ».

ŒUVRE  : Le Défi démocratique, Paris, Grasset, 1973 — Parlons franchement, Paris, Grasset, 1977 — L’Espoir au présent, Paris, Messidor, 1980 — Démocratie, Paris, Messidor, 1990.

SOURCES : Arch. comité national du PCF. — Arch. dép. de Seine-Saint-Denis (261 J). — Arch. de la fédération PCF du Val-de-Marne (Arch. dep. du Val-de-Marne, 130 J). — L’Humanité. — Presse nationale. — Paul Boulland, Acteurs et pratiques de l’encadrement communiste à travers l’exemple des fédérations de banlieue parisienne (1944-1974), Thèse de doctorat, (Université Paris 1), 2011. — T. Hofnung, Georges Marchais, l’inconnu du Parti communiste français, Paris, L’Archipel, 2001. — B. Pudal, Un monde défait, Paris, Le Croquant, 2009. — Ph. Robrieux, Histoire intérieure du PCF, t. II-IV, Paris, Fayard, 1980-1984.

Paul Boulland

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