Né en 1813 à Carrickfergus, Comté d’Antrim, Irlande ; mort le 15 octobre 1874 à Londres ; dirigeant syndicaliste.

Les parents de William Allan étaient des Ecossais qui retournent en Écosse peu après la naissance de leur fils dans une petite ville d’Ulster. Le père était chef de fabrication dans une filature de coton. Le jeune William commence d’abord par travailler à l’âge de douze ans comme rattacheur auprès d’un fileur de coton, puis à quinze ans il est mis en apprentissage dans une grosse entreprise de constructions mécaniques de Glasgow. Quatre ans plus tard, sans attendre la fin de son apprentissage, il se marie avec la nièce d’un des associés de la société.
En 1835, il part pour Liverpool. Très vite il trouve du travail dans un atelier de locomotives à Crewe (Cheshire). Il s’affilie alors à l’Amicale des mécaniciens (Journeymen, Steam Engine and Machine Makers’ Friendly Society), plus connue sous le nom de Old Mechanics. Ce syndicat avait été créé en 1826 par John White. Lorsque Allan demande à faire partie de l’association, au début des années 1840, c’est l’organisation la plus puissante des ouvriers mécaniciens. Elle compte quelque 3 000 membres. Tandis qu’Allan travaille à Crewe, Henry Selsby, secrétaire de de l’Old Mechanics, est arrêté, sous prétexte qu’il avait procédé à une quête de solidarité pour les grévistes d’une fabrique de locomotives voisine. Au total vingt-sept syndicalistes sont emprisonnés et c’est le célèbre avocat radical, W.P. Roberts*, qui assure leur défense. Le procès a lieu en mars 1847. Huit inculpés, dont Selsby, sont reconnus coupables, mais le verdict sera cassé en appel. C’est là un exemple de plus du caractère flou et aléatoire du statut des trade unions, tel qu’il résultait de la loi de 1825, reconnaissant le droit de coalition.
Lorsque Selsby démissionne de son poste de secrétaire général en 1848, Allan le remplace. Il était, quant à lui, un partisan déclaré de la fusion entre les divers syndicats de mécaniciens en existence. C’est en ce sens qu’il menait déjà campagne, assisté de manière efficace par le dynamique secrétaire de l’association de Londres, William Newton*. D’ailleurs dans certains centres industriels, il existait parmi les métallurgistes des comités « fédératifs » (iron trade amalgamation committees). Naturellement, dès qu’Allan est élu secrétaire général du Old Mechanics, le mouvement en faveur de la fusion (amalgamation) fait un bond en avant.
Au printemps 1850, sur l’initiative du comité exécutif de l’Old Mechanics, une assemblée préliminaire est convoquée pour discuter du problème général de la fusion. Une seconde réunion est prévue à Birmingham, le 9 septembre 1850, sous la présidence d’Allan : soixante délégués sont présents, représentant trente-sept trade unions. Le congrès se prolonge pendant dix-sept jours. Point par point le projet de fusion est discuté jusque dans les moindres détails. Finalement on décide qu’un comité provisoire — avec Allan comme secrétaire — sera chargé de mettre sur pied la nouvelle organisation pour les premiers jours de 1851.
C’est donc le 6 janvier 1851 qu’est fondé le syndicat unifié des mécaniciens, forgerons, machinistes, modeleurs, connu sous le nom de Amalgamated Society of Engineers (ASE). À ses débuts le syndicat ne compte que 5 000 adhérents, effectif inférieur à celui de l’Old Mechanics en 1850. C’est que trente-trois sections locales ont pris parti contre la fusion (elles ont même demandé à Selsby d’être leur secrétaire général). D’un autre côté quelques sections seulement des autres syndicats de mécaniciens ont rallié la nouvelle organisation. Néanmoins Allan, Newton et leurs camarades tiennent bon et, dès la première année, voient les forces du syndicat grossir rapidement. En novembre 1851, l’on compte 10 841 adhérents. L’avenir apparaît assuré.
Si la création de l’Amalgamated Society of Engineers marque incontestablement une étape importante dans l’histoire du trade-unionisme, en fait ce syndicalisme « nouveau modèle » (ainsi qu’on l’a baptisé) rompait beaucoup moins qu’on ne l’a dit avec la théorie et la pratique antérieures. Au fond, le « nouveau modèle » n’a été que l’« ancien modèle » en plus grand.
C’est surtout grâce à la force de son organisation interne et à la solidité de son assise financière que le nouveau syndicat a exercé une influence en profondeur sur le développement du mouvement syndical. Pour de nombreuses fédérations l’ASE devient le modèle à imiter. Ainsi Old Mechanics a été le premier trade-union à montrer le chemin. L’originalité de l’ASE c’est qu’un fort pouvoir est accordé à l’exécutif (pour la conduite des grèves notamment), que les statuts prévoient une grande rigueur en matière financière, que les cotisations sont d’un montant élevé — avec pour contrepartie des indemnités substantielles en cas d’accident, de maladie ou de décès, ainsi que pour les voyages (les adhérents devaient en effet verser un shilling de cotisation hebdomadaire). William Allan était avant tout un habile organisateur. Taciturne, travailleur acharné, gestionnaire minutieux, on peut dire que sa principale contribution à l’ASE et plus généralement au mouvement syndical, a été de doter le trade-unionisme d’une machine administrative efficace, capable d’assumer le fonctionnement quotidien sans heurt. Dans les revendications professionnelles, Allan se montrait prudent, plutôt enclin à la conciliation, sans jamais toutefois perdre de vue les motivations et les objectifs de l’action ouvrière. À ce propos on peut citer la célèbre intervention — tout à fait typique de son comportement — qu’il fit en 1867 devant la commission royale sur les trade unions. À la question « N’est-il pas de l’intérêt du patron et de l’employé de collaborer ? » Allan répondit : « Ce n’est pas mon avis. Tous les jours de la semaine on me répète que les intérêts de l’un et de l’autre convergent. Mais moi, je ne vois pas comment cela se peut tant que notre société a pour principe d’acheter au plus bas prix et de vendre au meilleur prix. L’intérêt de l’employeur est de payer la force de travail le moins cher possible, le nôtre d’obtenir les salaires les plus élevés possible. Les deux objectifs sont donc irréconciliables ».
Moins d’un an après sa fondation, l’Amalgamated Society of Engineers avait eu à faire face à une crise sévère qui l’avait secouée jusque dans ses bases. Car le nouveau syndicat avait repris à son compte l’ensemble des pratiques syndicales en vigueur dans les trade-unions de la métallurgie : refus des horaires excessifs, lutte contre le travail aux pièces, limitation du nombre des apprentis. En novembre 1851, l’ASE donne pour consigne à ses membres de refuser à partir du 1er janvier 1852 d’une part les heures supplémentaires érigées en système, d’autre part le travail aux pièces. Aussitôt, les patrons du Lancashire ripostent par un lock-out qui s’étend sur le plan national. Conflit de première grandeur qui trouve un large écho dans l’opinion publique, elle-même divisée. Au bout de trois mois, l’ASE doit reconnaître sa défaite et donner l’ordre de reprise du travail. C’est évidemment un très grave échec pour le syndicat, échec qui se traduit par une baisse des effectifs et une lourde perte financière. Toutefois les deux leaders, Allan et Newton, supportent le coup sans trop de dégâts et bientôt le nombre des adhérents remonte, dépassant dès la fin de 1852 le chiffre atteint avant la grève, tandis que les caisses de l’ASE se reconstituent plus vite encore.
Durant la grève, le syndicat avait bénéficié du soutien du journal The Operative. Cet hebdomadaire, créé en janvier 1851 par Newton, avait publié des nouvelles du mouvement des métallos et fait campagne pour les travailleurs en grève. L’ASE avait aussi été encouragé par des sympathisants de la middle class, en particulier du côté des socialistes chrétiens. C’est pourquoi pendant quelques années les responsables de l’ASE vont faire l’essai — sur une petite échelle — des schémas coopératifs préconisés par les socialistes chrétiens.
Mais la principale leçon qu’Allan tire de la défaite, c’est qu’il est aussi indispensable qu’urgent de structurer encore davantage le syndicat. Telle est la tâche à laquelle il s’attelle sans tarder et où il réussit de façon éclatante. En 1859-1860, lors de la grande grève du bâtiment, l’ASE sera en mesure de faire don aux syndicats grévistes de 1 000 livres sterling, pendant trois semaines consécutives (soit 75 000 francs or au total) : démonstration magistrale du syndicalisme « nouveau modèle ».
Au cours des années 1860 on trouve constamment Allan au premier rang du mouvement social, tant sur le plan politique que dans l’action syndicale. Avec Robert Applegarth*, il fait partie du groupe que les Webb* ont baptisé la « junte ». En fait il apparaît aujourd’hui que les Webb ont surestimé le rôle de la « junte » et sous-estimé en revanche celui d’autres dirigeants trade-unionistes. Cependant l’ASE devenu le modèle du trade-unionisme victorien poursuit son développement et accroît sa puissance financière. Allan est constamment réélu secrétaire général à l’unanimité. Il reste à son poste jusqu’à sa mort, en 1874, à la suite d’une longue et douloureuse maladie.
La vie et l’œuvre d’Allan ont largement influencé l’histoire du trade-unionisme, dont il résume les forces et les faiblesses. Partisan de l’empirisme, c’est en homme pratique qu’il a abordé les questions syndicales. En politique, il partageait les opinions des ouvriers radicaux de son temps. Incontestablement c’était un homme d’une parfaite intégrité et entièrement dévoué à la cause qu’il défendait.

BIBLIOGRAPHIE : « Amalgamated Society of Engineers », Monthly Reports, 1851-1874. — S. et B. Webb, History of Trade Unïonism, Londres, 1894. — J.B. Jefferys, The Story of the Engineers, Londres, [1945]. — G.D.H. Cole, A Short History of the British Working Class Movement, Londres, 1948. — B.C. Roberts, The Trades Union Congress, 1868-1921, Londres, 1958. — H. Pelling, A History of British Trade Unionism, Londres, 1963. — W.H. Fraser, Trade Unions and Society : The Struggle for Acceptante 1850-1880, Londres, 1974. — Joyce Bellamy, John Saville (éd.), Dictionary of Labour Biography, t. 1, 1972.

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