Né le 26 janvier 1834 à Hull, Yorkshire (aujourd’hui North Humberside) ; mort le 13 juillet 1924 à Londres ; dirigeant syndicaliste.

Fils d’un pêcheur de baleines, Robert Applegarth commence à travailler à l’âge de dix ans, après avoir reçu seulement quelques bribes d’instruction. Assez vite il trouve une place chez un menuisier où, sans passer par la voie de l’apprentissage réglementaire, il acquiert néanmoins les rudiments du métier. Puis il part avec sa mère pour Sheffield. À vingt ans il se marie et émigre trois années aux États-Unis. À son retour, il s’inscrit en mai 1858 à la section de Sheffield du syndicat des charpentiers (General Union of Carpenters and Joiners).
On est alors à la veille d’un événement qui fait date dans l’histoire de la profession et même plus généralement dans celle du trade-unionisme : la grande grève du bâtiment qui éclate à Londres en 1859. C’est en effet à la suite de cette dure bataille qu’est créée, en 1860, la Bourse du Travail de Londres (London Trades Council) et que prend naissance l’hebdomadaire ouvrier The Bee-Hive (La Ruche). Autre conséquence importante : la formation du syndicat unifié des charpentiers et menuisiers (Amalga-mated Society of Carpenters and Joiners), sur le modèle du syndicat des métallos, l’Amalgamated Society of Engineers. À l’instigation d’Apple-garth, la section syndicale de Sheffield rallie l’ASCJ. En juin 1862, Applegarth, délégué de ses camarades au congrès du syndicat à Londres, y affirme très vite un tempérament de leader. Élu secrétaire général deux mois plus tard, il s’installe dans la capitale.
Dans l’élaboration de ses statuts le syndicat unifié des charpentiers s’était inspiré très directement du syndicat des métallurgistes. Toutefois c’était une organisation de moindre importance, d’autant qu’une chambre syndicale des charpentiers, plus ancienne et plus nombreuse, continuait d’exister parallèlement.
Applegarth, quant à lui, représente le dirigeant type du syndicalisme « nouveau modèle ». Bon organisateur, administrateur efficace, il se montre prudent et enclin à la conciliation dans les relations professionnelles, tandis que par ailleurs il est très conscient de la nécessité pour les trade unions d’agir sur l’opinion publique.
Les quinze années qui suivent la grève du bâtiment de 1859-1860 ont été pour le syndicalisme britannique des années de consolidation et d’essor. À Londres, Applegarth fait partie d’un groupe de permanents syndicaux de grand talent qui se réunissent régulièrement pour planifier et coordonner l’action ouvrière. C’est la bourse du travail, le London Trades Council, qui leur sert de centre d’impulsion. On rencontre là William Allan* du syndicat des métallurgistes, Daniel Guile* du syndicat des fondeurs, Edwin Coulson* du syndicat des briquetiers, George Odger* du syndicat des cordonniers ; d’autres militants, plus jeunes, mais de même style, viennent les rejoindre : ainsi George Howell*. C’est ce groupe que les Webb* ont baptisé la « junte ». Les historiens du mouvement ouvrier admettent aujourd’hui que les Webb ont exagéré le rôle de « la junte » et négligé l’apport d’autres personnalités du monde trade-unioniste. Mais cette constatation ne diminue aucunement l’importance d’Apple-garth, d’Allan et de leurs compagnons.
Au cours de cette période deux problèmes dominaient le développement du mouvement ouvrier : la question du statut juridique des trade-unions (ceux-ci étant toujours soumis à la loi assez restrictive de 1825 sur les coalitions) et l’abolition des incapacités légales frappant les travailleurs syndiqués dans leurs relations avec les employeurs.
Politiquement Applegarth était un radical (il avait été sur ce plan très influencé par Ernest Jones*). Dans sa jeunesse, comme la plupart des syndicalistes, il avait soutenu Garibaldi et la cause de l’unité italienne, puis lors de la guerre de Sécession il avait fait campagne pour les Nordistes. Au début de 1865, il adhère à la Ire Internationale. Sa carte de membre est signée de Marx lui-même (et dans ses vieux jours il exhibera avec fierté ce document). Applegarth reste fidèle à l’Internationale, même lorsque la plupart des trade-unionistes anglais la quittent en 1871. Pourtant il n’est point socialiste, bien qu’il préconise la nationalisation du sol et la substitution au travail salarié de l’association des travailleurs libres.
Sur le plan syndical Applegarth a joué un rôle important dans la campagne pour la révision de la loi « maître et serviteur » (Master and Servant Act) et dans le mouvement en faveur d’un statut légal des trade unions. Car vers la fin des années 1860, ces derniers doivent faire face à une situation délicate due notamment à l’hostilité grandissante qu’ils rencontrent dans l’opinion. Ce qu’on a appelé les « attentats de Sheffield » (formes d’action violente contre les Jaunes et contre certains patrons) avait retourné les esprits et une Commission royale avait été chargée d’une enquête sur les syndicats. Par ailleurs, la décision prise en janvier 1867 par un tribunal lors du procès Close (Hornby versus Close) représentait une menace grave pour les finances ouvrières. Jusque-là en effet les trade unions étaient des associations déclarées soumises au régime légal des sociétés de secours mutuel, ce qui assurait une protection efficace de leurs fonds. Or, à la suite du procès Close, cette garantie leur avait été retirée si bien que maintenant les syndicats se retrouvaient dans une position très vulnérable.
Parmi les membres de la Commission royale d’enquête sur les trade-unions, l’on comptait le socialiste chrétien Thomas Hughes* et le positiviste Frederic Harrison*. De son côté Applegarth avait été délégué comme porte-parole de la junte. Dans sa déposition il fit la démonstration des dispositions conciliantes et prudentes des chefs du mouvement syndical, et les commissaires furent très frappés par cette modération. Finalement le rapport signé par la majorité de la Commission proposa d’accorder aux trade unions la pleine protection de leurs ressources financières, tandis qu’en revanche les grèves et les piquets de grève seraient déclarés illégaux. En sens inverse le rapport de la minorité — rapport signé de Thomas Hughes, de Frederic Harrison et de Lord Lichfield — recommandait la légalisation complète et sans restriction des syndicats.
Parallèlement la réforme électorale de 1867 ayant accordé le droit de vote à bon nombre d’ouvriers des villes, la majorité de leurs voix s’était portée aux élections de 1868 sur les candidats libéraux. Gladstone et le parti libéral, sortis vainqueurs de la confrontation, et soumis de surcroît à une forte pression de la part des trade unions — la campagne en particulier est menée par le nouvel organe central créé en 1868, le Trades Union Congress ou TUC — font dès lors voter en 1871 deux importantes lois syndicales. La première, le Trade Union Act, garantit la protection légale des biens syndicaux. La seconde, connue sous le nom de loi d’amendement du droit criminel (Criminal Law Amendment Act) prévoit des sanctions sévères contre les piquets de grève et autres activités du même genre à l’occasion d’une grève : en fait la loi — votée en dépit de l’opposition farouche des trade-unions — reconnaissait la légalité de la grève, mais elle permettait de poursuivre devant les tribunaux à peu près n’importe quel fait de grève. Ce n’est qu’en 1875 que cette législation sera abrogée. En effet cette année-là, les syndicats obtiennent à la fois l’abrogation du Criminal Law Amendment Ad et la reconnaissance de leur revendication de base, égalité des ouvriers et des employeurs devant la loi (Employers and Workmen Ad).
Mais quand la législation de 1875 est votée, Applegarth a déjà quitté le monde syndical. En 1870, il avait été nommé membre de la Commission royale sur les maladies contagieuses. Les lois en vigueur concernant les maladies « contagieuses » (nom pudique pour désigner les maladies vénériennes) avaient institué dans les ports et les villes de garnison un système de prostitution réglementée et une bonne partie de l’opinion publique était hostile à la campagne pour l’abrogation de ces lois. Aussi lorsque Applegarth entre dans la Commission, il est bientôt désapprouvé par l’exécutif, élu en 1871, de son syndicat. Il se voit même interdire de participer aux séances de la Commission royale tenues pendant les heures où le secrétaire général du syndicat devrait être à son bureau. Refusant de telles injonctions, il donne sa démission. Mais la base le soutient, et le comité exécutif, désavoué, se trouve écarté. Néanmoins, Applegarth ne reprend pas son poste. Bientôt il lance une petite affaire, et au bout de quelques années se retrouve à la tête d’une entreprise prospère d’installations électriques. Il prendra sa retraite en 1907.
S’il n’a plus joué de rôle dans le syndicalisme après 1871, Applegarth n’en a pas moins continué de s’intéresser au mouvement ouvrier, tout particulièrement sous l’angle du développement de l’éducation ouvrière et du coopératisme. Il mourra dans la banlieue de Londres à l’âge de quatre-vingt-dix ans.

BIBLIOGRAPHIE : A.W. Humphrey, Robert Applegarth : Trade Unioniste Educationist, Reformer, Londres, [1913]. — S. et B. Webb, History of Trade Unionism, Londres, 1894, traduction française Paris, 1897. — R.W. Postgate, The Builders’ History, Londres, 1923, The Times, 14 juillet 1924. — A. Briggs, Victorian People, Londres, 1954, chapitre VII. — B.C. Roberts, The Trades Union Congress, 1868-1921, Londres, 1958. — W.H. Fraser, Trade Unions and Society : the Struggle for Acceptance, 1850-1880, Londres, 1974. — J. Bellamy et J. Saville (éd.), Dictionary of Labour Biography, t. II.

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