Né le 15 février 1887 à Bragny-sur-Saône (Saône-et-Loire), fusillé comme otage le 7 mars 1942 à la prison d’Évreux (Eure) ; secrétaire général de la Fédération des cheminots ; secrétaire général du Parti communiste (1924-1928).

Pierre Semard candidat aux élections législatives de 1932
Le nom de Semard, certainement l’un des plus familiers – nombre de cités, places et rues portent son nom – est devenu, après 1945, emblématique de l’action syndicale et patriotique des cheminots. Semard est un des dirigeants ouvriers dont le souvenir a été entretenu durablement, dans les années d’après-guerre, par des commémorations organisées par le PCF et la CGT. Pourtant la personne de Semard, ainsi que son rôle, comme dirigeant, sont peu ou mal connus.
Pierre Semard passa son enfance dans la campagne bourguignonne. Son père, cantonnier des chemins de fer, était un bon vivant qui regrettait l’Algérie où, comme militaire, il avait passé sa jeunesse et gardé des attaches. Sa mère, garde-barrière, était autoritaire et plutôt revêche. Le jeune garçon, malgré de bons résultats scolaires dut, sitôt passé son certificat d’études, quitter sa famille pour aller travailler. Dès 1898 il commença à travailler, dans l’Yonne, chez un notaire, puis chez de nombreux employeurs où il exerça des activités subalternes. En 1904, il décida de se rendre à Paris où il resta deux ans sans pouvoir ni s’installer ni obtenir un travail stable : il fut apprenti charcutier, vendeur de journaux, débardeur aux Halles avant de quitter Paris en 1906 pour retrouver la vie campagnarde dont il gardait la nostalgie. Cependant, là encore sans se fixer, il resta quelques mois dans l’Yonne, à Charny et à Clamecy, comme charcutier ou cuisinier. Les longues heures de travail, l’envie de voyager le poussèrent à repartir : il descendit vers Lyon, en passant par la Haute-Saône et la Côte-d’Or. Finalement, il se fixa à Valence où il s’engagea, pour trois ans, dans l’armée. Résidant dans le centre de la ville, celui qui devint bientôt brigadier, s’inséra rapidement dans la société locale et trouva du temps pour lire les ouvrages des Encyclopédistes qui le marquèrent durablement. Sportif, il participait à des courses de vélo dont les prix augmentaient sa solde. Danseur, il participait avec entrain aux fêtes et aux bals des dimanches.
Encore militaire, Pierre Semard épousa une jeune valentinoise, fille d’un marchand de primeurs. Revenu à la vie civile, il passa un examen qui lui permit d’entrer aux chemins de fer comme employé aux écritures. Après avoir occupé divers postes à Montélimar ou Bagnols-sur-Cèze il revint, en 1912, à Valence où il entra au secrétariat du chef de gare. C’est dans ce contexte qu’il devint militant syndical. Dans ses carnets de prison il se rappelle l’atmosphère à Valence, en 1914, où « la campagne chauvine a porté ses fruits » d’autant que le syndicalisme cheminot jusque là n’y avait pas de fortes traditions. En fait, c’est seulement avec la guerre et ses conséquences tant économiques que morales que se structura ce syndicalisme. Semard, père de trois enfants, resté à Valence fut, à la fin de 1915, retiré du secrétariat du chef de gare et versé au service des trains, en raison de ses activités syndicales.
Les cheminots de la section de Valence, réunis à la Bourse du Travail, le 27 avril 1917, l’élurent délégué au premier congrès de l’union des syndicats du PLM qui se tint à Avignon les 5 et 6 mai 1917. Il y intervint pour appuyer les revendications sur la diminution des horaires de travail et les indemnités de cherté de la vie. Pierre Semard qui n’était pas élu au conseil d’administration sous prétexte de son trop jeune âge faisait cependant partie de la commission de contrôle. En fait les fonctions de responsabilité qu’il avait eues en gare de Valence, le desservaient et lui barrèrent, un temps, l’accès aux responsabilités syndicales.
Responsable de l’Union Drôme-Ardèche, il étendit avec succès la syndicalisation aux dépôts et gares de son secteur.
Mobilisé à la fin de 1918, Pierre Semard fut envoyé en Belgique et ainsi coupé du milieu où il développait son activité syndicale. L’agonie de sa femme, frappée par la grippe espagnole, le ramena à Valence, en mars 1919. Il devint bientôt responsable de la propagande sur le secteur Drôme-Ardèche et multiplia les réunions dans lesquelles il se révéla bon orateur, soucieux d’aborder les problèmes sociaux et politiques du moment. Il appelait ainsi, au nom du syndicat des cheminots, syndicalistes et coopérateurs, consommateurs et petits commerçants à combattre la vie chère en créant « une Ligue de défense et d’action contre les mercantis et les spéculateurs ». Le 13 août 1919, lors du meeting où fut annoncée la constitution de la Ligue, Semard en devint le secrétaire général.
À la fin de 1919, Pierre Semard était le dirigeant incontesté des cheminots du département de la Drôme. Multipliant les prises de parole et les réunions, il déployait une activité intense pour diffuser les idées d’un syndicalisme révolutionnaire s’inspirant des révolutions française et russe. Il insistait pour que les cheminots ne s’enferment pas dans des revendications qui les isoleraient des autres salariés et préconisait leur mobilisation contre la vie chère. L’impact de ses interventions est relevé par les notes policières qui signalent explicitement ses capacités. C’est à Valence qu’il participa à la préparation et à l’organisation de la grève de février 1920. Multipliant les prises de parole et les réunions, il eut une activité intense qui contribua au caractère massif de la grève dans son département. Mais son rôle s’affirma encore plus quand il réussit à conduire, le 3 mars, à la reprise du travail les 600 cheminots grévistes de Valence persuadés d’avoir été abandonnés sinon trahis par leur direction fédérale qui, dès le 29 février, avait donné l’ordre d’arrêter la grève.
Les mois suivants, Pierre Semard commença à jouer un rôle national. Lors du congrès de l’Union PLM, le 25 mars, à Roanne il mit en cause la politique des dirigeants de la fédération. Après le IIIe congrès de la Fédération des cheminots, les 22-24 avril 1920, lors duquel Semard contribua au changement de majorité, il fut un des rares à exprimer des doutes sur l’opportunité des nationalisations comme mot d’ordre mobilisateur. Ainsi devant le conseil fédéral, le 26 avril, il interrogea Dumoulin sur la détermination des autres fédérations à s’engager dans l’action. Dès le début de la grève, le 1er mai, Pierre Semard fut omniprésent, sillonnant le département, dans les différents dépôts, tout en assistant régulièrement aux réunions des grévistes de Valence. Quelques années plus tard il évoqua, à l’occasion du 1er mai 1923, qu’il passait en prison, ces journées qui trempèrent sa combativité et constituèrent, pour lui, l’école de la révolution en précisant qu’il fallait « réhabiliter cette grève dont le caractère social et révolutionnaire n’est jamais assez démontré ».
Malgré l’échec de la grève, Pierre Semard, révoqué dès le 8 mai, conservait une forte audience parmi les cheminots de sa région comme en témoigna leur présence lors de son remariage, en juin, avec Juliette Contier, employée au télégraphe en gare de Valence et également révoquée. Pour subvenir aux besoins de sa famille, il devint gérant de la coopérative des cheminots. Bien vite cependant l’activité syndicale l’accapara et l’amena à Paris l’année suivante.
Son action pendant la grève, ses critiques initiales contre le mot d’ordre confédéral lui avaient permis d’empêcher un effondrement des effectifs syndiqués dans son secteur. Fort du soutien de son Union départementale comme des syndicats de cheminots de Valence, Pierre Semard s’engagea dans le combat qui, au plan fédéral et confédéral, opposait révolutionnaires et réformistes. Lors du XVe congrès fédéral à Orléans, il fut un des principaux porte-parole des minoritaires ; violemment critique, il revint sur le déclenchement de la grève et refusa de dédouaner la direction confédérale.
Au printemps 1921 les congrès des réseaux marquèrent un renforcement des positions minoritaires. Au congrès du Réseau PLM à Nice, le 5 mai, l’ordre du jour du syndicat de Valence fut adopté d’entrée. Il dénonçait les menaces d’exclusions brandies par la direction de la CGT et annonçait une vaste riposte des cheminots au cas où elles seraient effectives. Pierre Semard, en tant que secrétaire à la propagande du syndicat, intervint en expliquant que « si les minoritaires d’aujourd’hui deviennent les majoritaires de demain, ils n’excluront pas leurs camarades minoritaires ». Le grand tournant de la vie syndicale et politique de Semard fut certainement son élection comme secrétaire général de la Fédération des cheminots en juin 1921. Il dut alors, comme il aimait à le répéter les années suivantes, quitter Valence pour la « fournaise » de Paris. De fait les conditions dans lesquelles il devint dirigeant fédéral furent mouvementées puisqu’il se retrouva à la tête d’une fédération morcelée en raison du départ des syndicats qui avaient refusé de reconnaître le nouveau changement de majorité en faveur des révolutionnaires.
Durant les débats houleux de ce congrès, Pierre Semard, primitivement proposé par Gaston Monmousseau pour être secrétaire adjoint, le fut ensuite comme secrétaire général au lieu de Gabriel Ducœur, officiellement parce que celui-ci étant chauffeur en activité était moins disponible.
Bientôt, à la suite d’une action en justice intentée par son prédécesseur, Pierre Semard dut quitter les locaux de la fédération installés rue Baudin (aujourd’hui Pierre-Semard) dans le IXe arrondissement et se replier rue de la Grange-aux-Belles. La CGT refusa de reconnaître la fédération qu’il dirigeait et de l’accueillir au CCN de sorte qu’elle se trouva de fait exclue. En solidarité avec Semard et sa fédération, onze fédérations appelèrent, en décembre 1921, à la réunion d’un congrès unitaire regroupant les organisations où les révolutionnaires étaient majoritaires.
Dès lors, Pierre Semard, bien qu’il restât encore essentiellement un syndicaliste cheminot, joua un rôle grandissant dans la fondation de la CGTU et les débats d’orientation qui la traversèrent durant ses deux premières années. Il intervint dans La Vie ouvrière pour affirmer ses conceptions syndicalistes révolutionnaires antibureaucratiques et plaider en faveur d’un retour aux sources. Derrière Pierre Monatte* et Gaston Monmousseau, il dénonça la centralisation bureaucratique et réclama ainsi qu’on restaurât l’ancien rôle des bourses. À la veille du congrès de Marseille du Parti communiste, en décembre 1921, Semard signa la motion Mayoux qui affirmait son hostilité au contrôle du parti sur l’activité syndicale. Lors du Ier congrès de la CGTU (Saint-Étienne, juin 1922), Semard intervint le troisième jour dans la discussion sur l’orientation. Aux dires de Maurice Chambelland son intervention fit mouche puisque celui-ci estimait que « Semard a été le meilleur ». Semard prit la parole comme membre de la tendance Monmousseau qui défendait une position centriste. Il plaida pour l’adhésion à une Internationale révolutionnaire car il jugeait que la CGTU ne pouvait rester isolée dans le monde. Mais il refusait fermement la liaison avec le parti communiste. Il réclama un vote du congrès pour que la délégation de la CGTU aille défendre ce point de vue au prochain congrès de l’ISR. En conclusion il proposa au congrès que la CGTU entre dans l’ISR pour y défendre son point de vue.
Quelques mois plus tard, en novembre 1922, Pierre Semard était à Moscou à l’occasion du IVe congrès de l’IC et du IIIe congrès de l’ISR. En compagnie de Gaston Monmousseau, il rencontra Lénine et en conserva une profonde impression. Le dirigeant bolchevik convint de la nécessité de concessions à l’égard des positions défendues par les syndicalistes français. De retour en France, Pierre Semard justifia l’adhésion de la CGTU à l’ISR. Il fut partie prenante dans l’action commune engagée contre l’occupation de la Ruhr par le comité d’action qui associait la CGTU et le PC. Après avoir assisté, le 7 janvier 1923, à la conférence d’Essen où il représentait la CGTU, il fut arrêté et détenu à la Santé jusqu’en mai. De la prison, il participa à la vie de sa fédération en écrivant de nombreux articles dans la Vie ouvrière sous le pseudonyme de « Lenmuré ». À la veille du 1er Mai, il puisait dans l’évocation des grèves de 1920 des raisons d’espérer. Lors du IIe congrès de la CGTU, à Bourges, du 12 au 17 novembre 1923, Pierre Semard défendit l’adhésion à l’ISR et revint sur la question des rapports de la CGTU avec le PC à propos des commissions syndicales constituées par le parti. Il plaida, plus que ses camarades, pour un syndicalisme de masse ouvert n’affirmant aucune doctrine.
Malgré ces prises de position assez éloignées des positions de l’IC, il devint en quelques mois le principal dirigeant en titre du PC français. Pierre Semard entra en effet au Comité central lors du IIIe congrès du PC, en janvier 1924 avant d’en devenir, en juin, le secrétaire général au lendemain du Ve congrès de l’IC. Cette promotion coïncidait avec la crise qui secouait le PC et l’IC au lendemain de l’échec révolutionnaire allemand et de la mort de Lénine. À la différence de nombre de ses camarades, Semard avait compris, très tôt, la nécessité de l’activité politique. Ayant adhéré à la SFIO, dès 1916, il n’avait pas joué de rôle politique dans la Fédération de la Drôme, tout en suivant de près son activité et son adhésion à la majorité lors du congrès de Tours. Les années suivantes, il défendit, dans la Vie ouvrière, l’idée d’une collaboration avec le parti révolutionnaire qui respecterait l’autonomie syndicale. Le départ de Frossard*, l’adhésion de Monatte*, sont autant de signes qui coïncidèrent avec les concessions de l’IC concernant les particularités françaises. À la fin de l’année 1923, Pierre Semard devint membre de la commission syndicale du parti alors dirigée par Monatte*. Son profil, aux yeux de l’Internationale, n’était pas celui des dirigeants gauchisants de la Fédération de la Seine, Suzanne Girault* et Albert Treint* dont les outrances et l’autoritarisme étaient perçus même à Moscou. Du fait de son inexpérience, il se distinguait également des nouveaux dirigeants qui comme Alfred Rosmer*, Amédée Dunois ou Pierre Monatte* venaient, avec Boris Souvarine*, entourer Louis Sellier* à la direction du parti lors du congrès de Lyon.
Mais le compromis noué alors se défit rapidement au lendemain de la mort de Lénine. Face aux remous suscités par l’action et les écrits de Trotsky, Pierre Semard, en retrait, prit cependant position en faveur de la direction de l’IC par crainte, disait-il, de nouvelles divisions dont il rendait responsables Pierre Monatte et ses amis. Il refusa, comme Albert Treint par exemple, d’épiloguer sur Trotsky : « Trotsky est Trotsky. Il reste un de nos chefs les plus autorisés. » Sa conception de la direction était loin du monolithisme défendu par Zinoviev : « Il y a eu et il y aura toujours des divergences de vues entre camarades de combat. » Concernant la bureaucratie dont les amis français de Trotsky affirmaient qu’elle menaçait le caractère prolétarien du parti, Semard pouvait, mieux qu’aucun autre, répondre en parlant implicitement de lui qui restait lié de près au mouvement ouvrier.
Mais durant près de dix-huit mois Pierre Semard n’assura pas les responsabilités qu’impliquait son titre de secrétaire général. Avec l’accord de l’IC, Suzanne Girault et Albert Treint le cantonnèrent dans des responsabilités qui, pour être importantes, restaient latérales. Jusqu’au printemps 1925 sa tâche principale fut l’activité syndicale du parti. Dès l’automne 1924, à l’instigation de l’IC, il s’employa à tisser des liens permanents entre le parti et la CGTU en mettant sur pied des réunions périodiques entre les deux directions. C’est au Ve plénum de l’IC, en mars 1925, que Semard présenta devant une commission syndicale le projet de constitution d’une direction révolutionnaire unique réalisée par l’entrée au Bureau politique des dirigeants syndicaux. Pierre Semard se vit confier ensuite, comme autres responsabilités, celle de l’Humanité et celle de représenter l’IC auprès du PCA afin d’y combattre l’extrême gauchisme. Cependant, à la fin de l’année 1925, la situation évolua lorsque le PCF infléchissant son orientation politique, décida de présenter des propositions de front unique aux socialistes et de critiquer le sectarisme incarné par Suzanne Girault et Albert Treint.
Pierre Semard arriva, en novembre, au premier plan pour prôner des alliances avec les forces antifascistes, socialistes notamment, sur des objectifs limités de défense républicaine. Il appela le prolétariat à se mobiliser contre le fascisme. Suivant les indications de Manouilsky, Semard s’efforça de rompre avec le sectarisme et le volontarisme autoritaire qui suscitaient une opposition grandissante parmi les cadres syndicaux et les élus. Il prôna une politique de débat avec les opposants. Cette orientation aboutit lors du congrès de Lille, en juin 1926 où Semard affirma la nécessité de rassembler dans un comité central élargi les différentes générations et composantes qui formaient le parti. Sa confirmation comme secrétaire général avait fait, quelques mois auparavant, à Moscou, l’objet de vives discussions. Lors du VIe plénum de l’IC, Pierre Semard s’était vu contester par Jacques Doriot, allié à Gaston Monmousseau et Albert Treint, possédant, de plus, le soutien de Staline. Semard, fort de l’appui des délégués régionaux, de celui de Manouilsky comme d’Ercoli, s’opposa à l’intervention de Staline et imposa la présence de Maurice Thorez* à ses côtés comme secrétaire à l’organisation. À l’égard de la question russe, il restait dans l’expectative et demandait plus d’informations. Accusé d’être favorable à Alexandre Zinoviev il répondit qu’il ne voulait pas répéter ses erreurs de 1924 et trouva les mêmes arguments qu’Antonio Gramsci pour refuser de juger les révolutionnaires russes. Cela n’empêcha pas Semard, en novembre 1926, lors du VIIe plénum de l’IC, de repousser avec véhémence les critiques de Nicolas Boukharine qui reprochait au PCF de ne pas avoir su éviter le retour de Poincaré. Malgré ces critiques, Semard lors du VIIe plénum fut l’objet de beaucoup d’attention de la part des dirigeants de l’IC.
Ainsi, le secrétaire du PCF, outre la présidence de la commission anglaise, eut la charge et l’honneur de présider la dernière séance du plénum et donc d’en prononcer le discours de clôture. Pierre Semard répondit aux critiques de Boukharine et Kuusinen à l’égard du PCF, taxé de parlementarisme : il releva l’incompréhension de ce qu’était la vie politique en France et la place qu’y tenait le Parlement. Il insista sur la consolidation des effectifs et de l’organisation du PCF en la mettant au compte, non de la situation favorable mais de la politique suivie les mois précédents par la direction. Il se félicita, eu égard au passé récent, de pouvoir présenter une direction homogène et soudée. D’une manière générale, il exprima publiquement ce qui transparaît dans sa correspondance : son irritation devant ce qu’il appelait les « censeurs » du PCF qui lui faisaient de plus la leçon.
Durant le premier semestre 1927, au centre du contentieux entre le PCF et l’IC, Pierre Semard se montra intransigeant sur les principes plus équilibrés qui devraient régler les relations entre l’organisation internationale et sa section française. Ses relations épistolaires avec les dirigeants de l’IC restèrent tendues car il jugeait exagérées et mal venues les critiques formulées contre les revues du parti ou contre ses contacts avec telle ou telle section socialiste de province. Pierre Semard affirmait la nécessité de poursuivre la politique de front unique mise en œuvre par le PCF depuis la fin de 1925 et demandait une analyse mesurée de la situation économique dont la détérioration ne signifiait pas selon lui l’arrivée d’une crise. Il réfutait également les critiques moscovites accusant le PCF de ne pas pousser davantage la CGTU dans la voie de l’unité syndicale en estimant que celle-ci imposait des contacts et des négociations entre les deux confédérations et non pas des fusions partielles comme certains dirigeants de l’ISR l’envisageaient alors. Il se retrouva, à ce moment en pleine harmonie avec les dirigeants de la CGTU qui multipliaient alors des initiatives unitaires publiques et développaient leur réflexion sur le syndicalisme de masse.
Lors de plusieurs réunions du comité central, en avril et août 1927, consacrées aux questions syndicales, Pierre Semard encouragea et soutint cette évolution qui s’affirmait dans la préparation du congrès de la CGTU qui se tint à Bordeaux, en septembre 1927. Même ses relations épistolaires avec les dirigeants de l’IC restaient tendues. Lorsqu’une commission française fut mise en place par le secrétariat de l’IC, Semard demanda qu’on tienne compte des analyses de la direction du PCF et mandata Maurice Thorez* pour qu’il les expose, sans se laisser influencer, comme d’autres délégués français alors à Moscou, tels Jean Cremet ou André Marty*, par le climat défavorable au PCF. Lorsque, dans cette atmosphère lourde, Pierre Semard accusa réception de la lettre destinée par l’IC au PCF, il en différa la publication. Ce texte de compromis qui évoquait aussi bien les problèmes auxquels le PCF était confronté que les résultats positifs qu’il avait obtenus, contournait la question électorale qui, pour Semard et tout le bureau politique d’alors, devait être clairement définie sans plus attendre. Semard refusa donc les critiques distillées par l’IC dans sa lettre du 2 avril 1927 : ainsi, pour lui, il n’était pas question d’accepter les reproches d’électoralisme, d’opportunisme ou de conservatisme syndical. Il était d’autant moins prêt à accepter ces appréciations qu’elles étaient, selon lui, émises à partir d’informations insuffisantes, ce qui signifiait en clair que les dirigeants de l’IC n’avaient pas les moyens de porter un jugement valable sur la politique du PCF, compte tenu de leur méconnaissance de la situation en France. Pierre Semard cita Staline comme exemple. Il conduisit la délégation du PCF au VIIIe plénum de l’IC, fin mai 1927 : à cette occasion, il semble avoir renouvelé sa demande de clarification sur la tactique électorale.
De retour à Paris, Pierre Semard fut arrêté, en vertu d’une condamnation pour l’action contre la guerre du Maroc. Après avoir profité de l’évasion de Daudet, pour fausser compagnie à ses gardiens, il retrouva la prison de la Santé où il demeura jusqu’en janvier 1928. Dans des conditions pénibles, il s’efforça de diriger le parti mais avec des difficultés grandissantes. Ainsi il adressa des indications très précises à Maurice Thorez, en partance pour Moscou, en août 1927, lui recommandant la fermeté pour réaffirmer les positions du PCF et repousser les critiques de l’IC.
En fait la politique que défendait Semard était fortement critiquée à Moscou où l’IC réclamait désormais une tactique électorale de rupture avec les socialistes et la formation d’un secrétariat du parti dirigeant le parti sans les dirigeants emprisonnés. Semard ne fut informé de ces propositions de l’IC qu’au mois d’octobre par la correspondance de Thorez qui lui rendit compte de discussions vieilles d’un mois.
Pierre Semard, en réponse à Maurice Thorez, exprima des réserves essentielles à l’égard des propositions et des analyses de l’IC concernant le PCF. Il concédait que certaines erreurs avaient été commises à propos des emprisonnements mais contestait le bien-fondé d’un passage général dans l’illégalité. Il repoussait également les reproches concernant le refus du PCF d’appeler à de nouvelles manifestations à Paris, en septembre, à l’occasion de cérémonies en faveur de l’American Legion. Son principal motif de désaccord porta sur la tactique électorale préconisée par l’IC qu’il jugeait erronée et inopportune. Pour la contrer il réfutait la thèse d’un changement brutal de la situation économique et politique. Pierre Semard estimait toujours souhaitable un désistement au second tour en faveur des candidats socialistes et même parfois en faveur des radicaux lorsqu’il y avait risque de victoire d’un « réactionnaire ». Semard était préoccupé par les effets négatifs d’une tactique électorale, selon lui gauchiste, qui risquait d’isoler le PCF et de lui faire perdre l’influence qu’il avait gagnée depuis un an grâce à sa politique de front unique.
Début novembre, Pierre Semard adressa une lettre, cosignée avec ses camarades détenus à la Santé, au comité central qui devait examiner les textes de l’IC. De fait, à ce moment, Semard ne dirigeait plus le parti car il avait dû accepter la constitution d’un BP fonctionnant sans les dirigeants emprisonnés. Après l’adoption de la nouvelle tactique électorale, il exprima encore ses réticences, à l’intention du bureau politique, et tenta d’atténuer la teneur de la lettre ouverte qui annonçait la nouvelle ligne du parti.
Lorsqu’il reprit ses fonctions de secrétaire général, au lendemain de sa libération de prison, le 8 janvier 1928, il présenta, le 12 janvier, devant le Comité central un rapport rappelant la décision du parti d’accepter les dispositions préconisées par l’IC. Pierre Semard déplora que la discussion n’ait pas été suffisante dans le parti et constata la persistance de désaccords importants. Quelques jours plus tard il se rendit à Berlin à la tête d’une délégation du PCF pour discuter avec Manouilsky et Kuusinen qui cherchaient à limiter les résistances françaises. Lors du IXe plénum de l’IC, en février, Semard fut, avec le PCF, sur la sellette. Les dirigeants de l’IC, dans le cadre d’une commission spécialement constituée pour examiner le cas français multiplièrent les critiques contre les erreurs commises depuis plus d’un an. Semard admit que le PCF avait été lent à appliquer les décisions concernant la nouvelle tactique électorale mais en resta là. Palmiro Togliatti l’attaqua vivement en lui reprochant de ne pas revenir sur la politique suivie par le PCF depuis 1926 et de dissimuler les divergences dans le BP à l’égard des prescriptions de l’IC.
En dépit des critiques dont il avait fait l’objet Pierre Semard maintint son attachement à une tactique plus différenciée à l’égard des socialistes et le manifesta lors des discussions qui eurent lieu, dans le BP, après le premier tour des élections législatives : il considéra qu’il fallait réitérer les propositions de front unique en direction des socialistes. Lors du VIe congrès de l’IC, en août 1928, Semard intervint en séance plénière pour souligner l’agressivité de l’impérialisme français puis reprit la parole dans le débat sur le fascisme pour demander, comme Tasca, qu’on n’assimile pas social-démocratie et fascisme. On ne retrouva pas ces mêmes accents dans l’intervention qu’il présenta devant la commission, réunie pour examiner, une nouvelle fois, la situation du PCF. Non seulement Semard fit siennes les thèses de l’IC, sur la radicalisation en France et sur la validité de la tactique électorale mais il annonça le nécessaire remaniement de la direction du parti en estimant qu’elle était disloquée : « Elle n’a plus de noyau dirigeant : le noyau de direction est en plusieurs morceaux. » La position de Semard était particulièrement inconfortable puisqu’il s’efforçait de justifier la politique de la direction sortante tout en admettant les critiques dont elle était l’objet. Ayant accepté d’être le porte-parole de la nouvelle ligne qu’il défendait, il ne pouvait cependant l’incarner.
L’affaiblissement de son rôle fut concrétisé par les changements de direction annoncés par Pierre Semard sans qu’il en connût la nature exacte. La décision de supprimer le poste de secrétaire général fut communiquée à une partie de la délégation française, en septembre 1928, alors que Semard était déjà sur la route du retour. Ce ne fut que lors de la réunion du comité central, en novembre, qu’il prit connaissance du nouvel organigramme de la direction. De même, bien que membre du comité exécutif de l’IC et de son présidium depuis 1924, il en fut écarté, lors du XIe plénum, en mars 1931, sans en être informé. Cette rétrogradation bien qu’indéniable ne fut jamais explicitée ou justifiée par des reproches politiques. Semard, maintenu au secrétariat collectif, fut chargé de la région parisienne, responsabilité qu’il assura, non sans difficultés, jusqu’en 1931. Bien plus, il continua d’assumer des fonctions de direction, après l’arrestation des autres membres du secrétariat : il conduisit ainsi une délégation du PCF à Moscou, en septembre 1929, pour y rencontrer les dirigeants de l’IC et leur exposer la gravité de la situation dans laquelle se trouvait le parti. C’est encore lui qui fut chargé de dénoncer les députés et les conseillers de la Seine exclus du parti. La presse socialiste et celle du PUP dénoncèrent les policiers dans les rangs du PCF et s’interrogèrent sur le rôle de Pierre Semard. Ses anciens camarades qui le soupçonnaient se détournèrent alors de lui. « Je vais, confia-t-il, dans la région de Valence où j’ai conduit les grèves en 1920. J’y trouve méfiance chez les camarades qui ont été mes amis de lutte. » Lorsqu’en août 1931, l’esprit de groupe et le sectarisme furent dénoncés, Semard se trouva d’une certaine manière associé aux reproches qui pesaient sur Pierre Celor*, devenu depuis 1929 le dirigeant le plus en vue de la direction régionale parisienne. Moralement et physiquement épuisé par son expérience politique dirigeante des années précédentes, il adressa au BP une longue lettre dans laquelle il retraçait comment il était devenu puis avait cessé d’être secrétaire général du parti avant d’être l’objet des pires rumeurs. La mise en cause du sectarisme et des pratiques fractionnelles lui donna l’occasion de réclamer sinon réparation du moins des explications. Il demanda que son honneur soit publiquement défendu par son parti. Mais découragé et fatigué Pierre Semard réclama également d’être, au moins temporairement, relevé de toutes ses fonctions.
Après quelques semaines de repos, il accepta de reprendre la responsabilité de l’organisation communiste de la région parisienne puis d’être candidat lors des élections législatives de mai 1932 dans le XIIIe arr. de Paris contre un ancien député communiste, Louis Gélis*, qui le devança largement. En septembre 1932 à Moscou, lors du XIIe plénum de l’IC, Semard participa aux discussions concernant la direction du PCF. Il se plia non sans réticences aux souhaits de l’IC qui lui proposait d’être un des représentants du PCF à Moscou. Il y résida, en tant que membre du secrétariat international du PCF, et s’y occupa des questions paysannes.
À l’automne 1933, Pierre Semard renoua avec le syndicalisme : il intervint lors du VIIe congrès confédéral de la CGTU dans le même sens que Benoît Frachon* pour rectifier, comme le demandait l’ISR, les erreurs commises au début de 1933 lorsque des discussions et des accords avec les dirigeants de la CGT avaient été envisagés. Au lendemain de ce congrès, le bureau confédéral décida, conformément aux recommandations de l’ISR, d’affecter Semard à la Fédération des cheminots. Malgré quelques réticences devant celui qui apparaissait surtout comme un dirigeant politique, Pierre Semard, fort de son expérience et de sa connaissance du monde cheminot établit rapidement son autorité. Lors du XIe congrès de la Fédération CGTU des cheminots, le 26 juin 1934, il fut élu secrétaire général. Il perçut très tôt les possibilités nouvelles qu’offrait, au mouvement syndical, l’unité d’action communiste-socialiste. Il favorisa ainsi le mouvement de fusion entre syndicats locaux puis l’union des premiers syndicats de réseaux à la fin de 1934. Lors du congrès de fusion des deux fédérations, le 24 novembre 1935, il fut élu au secrétariat de la fédération réunifiée comme secrétaire général aux côtés de Jean Jarrigion qui représentait les ex-confédérés.
Au début de 1936, Pierre Semard intervint dans les discussions préparatoires à la réunification confédérale pour défendre les positions traditionnelles de la CGTU. Lors du congrès de Toulouse, il critiqua la thèse de l’incompatibilité des mandats politiques et confédéraux et mit en garde contre « la subordination du syndicalisme par le capitalisme ». En juin 1936, alors que les cheminots n’étaient pas entrés dans la grève, une délégation syndicale, à la tête de laquelle il se trouvait, se rendit au domicile de Léon Blum* qui la reçut entouré d’Auriol, Spinasse et Moch, les ministres concernés. Le gouvernement promit d’intervenir auprès des compagnies pour l’octroi de 21 jours de congé, les 40 heures, les conventions collectives et la réintégration des révoqués de 1920. En contrepartie, la direction fédérale s’engagea à éviter une occupation des chemins de fer. L’orientation syndicale défendue par Pierre Semard les mois suivants eut une double dimension : outre l’application des mesures économiques et sociales obtenues en juin 1936, il intervint, au nom de la CGT, dans les débats suscités par la réorganisation des transports. Il se prononça ainsi en faveur de la nationalisation et annonça que la Fédération CGT était prête à soutenir le gouvernement. Élu, depuis mai 1935 à Drancy, comme conseiller général de la Seine, il était membre de la commission des transports. À ce titre il présenta, en novembre 1936, un projet d’office public modifiant la gestion et coordonnant les différents modes de transports en région parisienne. Lorsque la SNCF fut créée, il fut un des quatre administrateurs issus de la représentation syndicale. Jusqu’à l’automne 1938, il participa activement aux travaux du conseil d’administration. Se considérant comme le mandataire des syndiqués, il y intervint toujours de manière précise et documentée dans le but d’y présenter des propositions allant dans le sens de la modernisation et de la démocratisation de la nouvelle entreprise. Il préconisa ainsi que la SNCF rompît avec les anciens réseaux et adoptât une organisation en grandes régions. Entrant dans le détail des projets de budgets il proposa une réforme globale des tarifs et des dépenses d’investissement. Malgré ses multiples responsabilités il se rendit souvent sur la frontière espagnole pour s’occuper de l’acheminement de l’aide matérielle à la République espagnole.
Lors du congrès fédéral qui se tint du 27 au 30 juin 1938, Pierre Semard se félicita du renforcement de la fédération qui avait quadruplé ses effectifs, passant de 120 000 à 400 000 membres. Il y vit la justification de la politique du syndicat qui avait refusé, en 1936, l’action directe : « Nous avons employé notre force syndicale, parce que nous avons estimé que l’action directe n’était pas nécessaire. » En somme, il fit l’éloge des pourparlers avec le patronat et des négociations avec les pouvoirs publics. Il souhaita explicitement que la force syndicale puisse éviter d’en venir à la grève générale des chemins de fer dont il rappela les risques qu’elle comportait. À ceux qui critiquaient la participation des secrétaires fédéraux aux instances de la SNCF, Semard opposa la nécessité d’une représentation du personnel agissant sur mandat de l’organisation syndicale.
Lors du congrès confédéral à Nantes, Pierre Semard s’inquiéta des divisions et dénonça l’anticommunisme. Au lendemain de la grève du 30 novembre, il fut révoqué du conseil d’administration pour avoir signé des tracts qui appelaient à la grève. Traduit devant le conseil de discipline de la SNCF, il fut rétrogradé au rang de facteur aux écritures.
Les divisions dans la direction, latentes depuis plusieurs mois, s’exacerbèrent avec le Pacte germano-soviétique et la guerre : l’unité du Bureau fédéral vola en éclats lorsque les ex-confédérés décidèrent, le 25 septembre, d’exclure Semard et ses camarades de leurs fonctions dirigeantes. Pierre Semard qui avait dû rejoindre son nouveau lieu de travail à Loches invita ses camarades à protester contre cette mesure qu’il jugeait antistatutaire et appela Raymond Tournemaine, en tant que trésorier, à bloquer en banque le montant des cotisations. Il fut arrêté le 20 octobre après la plainte déposée par Jean Jarrigion. Amené à Paris, il fut incarcéré à la Santé, par le juge d’instruction militaire sous l’inculpation de détournement de fonds et d’infraction au décret du 26 septembre concernant la dissolution du PC. Il riposta en déposant, dès le 11 novembre, une plainte contre Jean Jarrigion et en demandant que la totalité des fonds de la Fédération des cheminots soit mise sous séquestre. L’instruction dura plusieurs mois au cours desquels Semard combattit l’accusation dont il était l’objet : finalement lorsqu’il comparut devant le tribunal militaire, le 6 avril 1940, cette accusation fut abandonnée. L’audience dura une journée. Semard expliqua à nouveau qu’il était poursuivi pour avoir appartenu au Parti communiste, bien plus que pour ses fonctions syndicales et précisa qu’il n’avait rien à renier de ses opinions et de son passé avant de conclure que sa foi dans la réalisation d’un monde meilleur restait inébranlable. En dépit du témoignage favorable de M. Bloch, ingénieur en chef du matériel à la SNCF avec lequel il avait collaboré en tant qu’administrateur, il fut condamné, ainsi que Raymond Tournemaine, à trois ans de prison.
Le 9 mai, Pierre Semard fut révoqué une seconde fois de la SNCF et transféré à Fresnes. Il demanda à bénéficier du régime cellulaire, comme condamné, afin de pouvoir étudier en évitant la promiscuité avec les droits communs. Le 20 mai, il fut évacué à Bourges où il fut incarcéré pendant près de 18 mois. Sa correspondance et la diversité de ses écrits attestent d’une énergie que la maladie, les brimades et l’isolement n’arrivèrent pas à entamer durablement. Outre des contes bourguignons, un roman antiraciste et un journal de prison écrits entre l’automne 1940 et l’automne 1941, il entretint une correspondance abondante avec sa femme et ses enfants, notamment sa fille Yvette. Très attentif aux problèmes de sa nombreuse famille, il fut particulièrement affecté par l’arrestation de sa femme, en août 1941, puis de sa fille Yvette, au début de 1942. Il ne cessa de regretter de ne pas voir ses petits-enfants. Pendant l’été 1940 il avait cru être libéré mais abandonna bien vite cet espoir. Malgré le manque d’information, il analysa la défaite de 1940 en percevant très tôt l’imposture de la révolution nationale et de la collaboration. Les références à la République et au patriotisme sont explicites dans ses écrits dès l’automne 1940. Toujours soucieux d’associer les idées de justice et de liberté il critiqua longuement, dans ses notes personnelles, le système pénitentiaire français dont il envisageait la réforme.
Au début de l’année 1942, Pierre Semard, au lieu d’être libéré, fut transféré de Bourges au camp d’internement de Gaillon. À l’occasion de sa halte parisienne, il se rendit au domicile de son fils puis traversa Paris pour reprendre le train accompagné seulement de deux gendarmes débonnaires. Il attendit en vain, d’après le témoignage de sa fille Yvette, qui l’a rencontré alors, le signal pour s’évader : son souci de la discipline, inséparable des soupçons qui l’avaient tellement affecté lorsqu’il était dirigeant du parti, explique sans doute qu’il n’ait pas saisi alors l’occasion de s’évader. À Gaillon, Semard fut incarcéré avec les détenus de droit commun et non avec les politiques. Le 6 mars il fut transféré à la prison d’Évreux où, le lendemain il fut fusillé à la demande des autorités allemandes au titre d’otage. L’Humanité du 1er mai publia un texte présenté comme sa dernière lettre dans lequel il saluait l’Armée rouge, Staline et appelait les cheminots à l’action contre les nazis. En fait, n’a été retrouvée qu’une seule lettre manuscrite de sa main datée de ce jour : c’est celle qu’il envoya, pour la réconforter, à sa femme, détenue à la prison de Rennes. Le 7 mars 1945, des obsèques officielles furent organisées par le PCF dont la direction vint monter une garde d’honneur autour du catafalque installé gare de Lyon avant que le cortège funèbre ne s’ébranle vers le cimetière du Père-Lachaise.

Pierre Semard était absent du recueil de Lettres de fusillés publié en 1946 aux Éditions France d’Abord. La lettre adresse à sa femme ne fut pas publiée, mais une lettre ignorée par la famille, revenue de Moscou, fut publiée dans la brochure Lettres de fusillés, préface de Jacques Duclos, Éditions sociales, en 1958, p. 26, et reprise dans l’édition de 1970, p. 41-42. Elle ne figure pas dans La vie à en mourir. Lettres de fusillés 1941-1944, de Guy Krivopissko, Tallandier, 2003, peut-être en raison d’un doute sur son authenticité.
7 mars 1942.
Chers amis,
Une occasion inespérée me permet de vous transmettre mon dernier mot, puisque dans quelques instants je serai fusillé. J’attends la mort avec calme ; je démontrerai à mes bourreaux que les communistes savent mourir en patriotes et en révolutionnaires.
Ma dernière pensée est avec vous, camarades de lutte, avec tous les membres de notre Parti, avec tous les Français patriotes, avec les héroïques combattants de l’Armée Rouge et son chef, le grand Staline.
Je meurs avec la certitude de la libération de la France. Dites à mes amis les cheminots qu’ils ne fassent rien qui puisse aider les nazis.
Les cheminots me comprendront, ils m’entendront, ils agiront ! J’en suis convaincu.
Adieu, chers amis, l’heure de mourir est proche. Mais je sais que les nazis qui vont me fusiller sont déjà des vaincus et que la France saura poursuivre le bon combat
Vivent l’Union soviétique et ses alliés
Vive la France

ŒUVRE : Pour le Front unique des transports, 1923. — La Guerre du Rif, 1925. — Histoire de la Fédération des cheminots, 1934. — Transports en commun bon marché, 1936. — Pour une véritable réorganisation des transports. — « Entretien avec Lénine à l’occasion du IIe congrès du Profintern », (retraduit du russe), Lénine tel qu’il fut, souvenirs de contemporains, t. 2, Moscou, 1959.

SOURCES : Arch. Nat. F7/13662, 13667, 13683, 13684, 13685. — BMP, mfm 44, 60, 64, 95-97, 141. — La Tribune républicaine. — La Vie ouvrière, 18 mars, 3 et 10 juin, 23 septembre 1921, 19 janvier, 27 avril 1923. — L’Éclaireur de Nice, 6 mai 1921. — Bulletin communiste, n° spécial, 11 novembre 1921. — l’Humanité, 16 avril 1923, 13 et 28 novembre 1925. — La Vie syndicale, n° 1, octobre 1922, n° 2, novembre 1922. — Correspondance internationale, n° 46 et 53, 1926. — Les archives de Pierre Monatte, p. 349. — R. Pierre, Les origines du syndicalisme et du socialisme dans la Drôme, ES, 1973. — R. Pierre, « Pierre Semard et les cheminots de Valence (1907-1921) », Cahiers de l’IMT, n° 22, 2e trim. 1971. — Lucien Midol, La Voie que j’ai suivie, 1973. — Annie Kriegel, Aux origines du communisme français, 1914-1920, 2 tomes, Paris, Mouton, 1964. — Georges Ribeill, Les cheminots en guerre 1914-1920, CERTES-ENPC, 1988. — Archives communiquées par Yvette Semard, Joseph Jacquet, Charles Massabuaux. — Entretiens avec Yvette Semard, Marguerite Monino, Joseph Jacquet, Pierre Vincent, Jean Charles. RGASPI — 492 1 91, 493 204, 493 1267, 495 3 164, 495-4-27, 495-4-145, 495-4-202, 4954-235, 495-4-247, 495-4-250, 495-4-259, 495-4-260, 495-4-351, 495-164-78, 495-164-247, 495-164-302, 495-164-304, 495-164-308, 495-164-310, 495-164-312, 495-164-318, 495-164-323, 495-164-324, 495-164327, 495-165-89, 495-165-95, 495-165-127, 495-165145, 495-165-165, 495-165-321, 495-166-48, 495-16656, 495-167-50, 495-167-65, 495-167-81, 495-167-136, 495-167-138, 495-167-140, 495-32-1, 495-32-11, 49532-13, 495-32-23, 495-32-24-25, 495-32-39, 495-32-41, 495-32-50, 495-32-56, 495-32-59, 495-32-61, 495-3278, 495-32-86, 495-32-111, 495-32-113, 495-55-7, 49555-7, 495-55-9, 495-55-25, 495-55-27, 517-1-494, 5171-496, 517-1-497, 517-1-642, 517-1-775-776.

Serge Wolikow

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