Né le 3 juillet 1923 à Quimper (Finistère), mort le 17 janvier 1990 à Villeurbanne (Rhône) ; journaliste, agent technique au Centre national du commerce extérieur, professeur à l’IRCE, fonctionnaire ; président du Club des Jacobins (1951-1990) ; militant et élu radical-socialiste, puis socialiste dans divers départements, membre du comité exécutif du parti radical (1952), membre de la commission administrative permanente du PSA (1960), membre du bureau national (1960-1961) et du CPN (1960-1962) du PSU, responsable puis président national de la CIR (1964-1971), délégué général de la FGDS (1966-1967) ; secrétaire de la fédération de l’Indre de la CIR, puis du Parti socialiste (1968-1972), membre du comité directeur du Parti socialiste (1971-1987) ; député de la Seine (1956-1958), député du Rhône (1978-1981, 1986-1990), maire de Villeurbanne (1977-1990), conseiller régional de Rhône-Alpes (1986-1990) ; ministre de la Défense des gouvernements Mauroy et Fabius (22 mai 1981-1986).

Charles Hernu fut, durant trente-cinq ans, un des hommes qui comptèrent dans la vie politique française, notamment dans celle de la gauche et dans le très proche entourage de deux de ces leaders majeurs de la période, Pierre Mendès France* et François Mitterrand*. Mais, mis en cause en 1985 dans l’affaire du sabotage du bateau de Greanpeace, le « Rainbow Warrior », Charles Hernu fut contraint de démissionner de son poste de ministre de la Défense. Fut-il un fusible et/ou un responsable ? Après son décès, une série de « révélations » sur son action durant la Seconde Guerre mondiale, souvent suggérées depuis 1956, puis sur son rôle présumé d’agent de l’Est, allaient mettre dans la lumière de vieilles parts d’ombre, livrant le portrait d’un homme complexe, chez qui les convictions se mêlaient aux petits – et grands – arrangements. Si ces affaires doivent naturellement être évoquées, l’itinéraire de Charles Hernu ne peut se réduire à ces dernières.
Charles Hernu était le fils d’Eugène Hernu, un temps gendarme, et de son épouse, Laurence née Prost. Son père était militant radical et franc-maçon affilié au Grand Orient de France. Charles Hernu passa l’essentiel de son enfance à Lyon, où il vivait encore durant l’Occupation. Il suivit des études au collège des minimes à Lyon, puis au collège Chaponnay. Tout d’abord très bon élève, il échoua à deux reprises au brevet élémentaire et au brevet d’études primaires supérieures à l’automne 1940. Il acheva donc ses études sans diplôme. Selon son premier biographe, Jean Guisnel, s’appuyant probablement sur son témoignage recueilli dans les années 1980, Hernu aurait fréquenté des milieux libertaires, et prenant le contre-pied de l’emploi de son père, il aurait été tenté par l’antimilitarisme. En juillet 1943, à vingt ans, il fut incorporé dans les Chantiers de jeunesse, qu’il aurait quitté fin 1943, pour échapper au STO selon lui. En fait, d’après les informations révélées par Guisnel, il participa à une officine de « Propagande ouvrière » pétainiste et fut délégué départemental à l’Information sociale du gouvernement de Vichy dans l’Isère. Ce qui lui valut deux mois de prison à Grenoble à la Libération en octobre-novembre 1944 (il aurait été relativement épargné grâce à des relations maçonniques de son père dans la Résistance). Hernu niera plus tard ces activités, s’attribuant même un passé de résistant. Libéré, il s’était en fait engagé dans la gendarmerie sous une homologation FFL et il en sortit de ce fait sergent de réserve, titulaire de la carte de combattant FFL n° 9935, délivrée par le 1er bureau de l’État-major de Lyon. Ce qui facilita sa revendication résistante. Il se maria une première fois en août 1944 à Villeurbanne avec Jeanne Puillat dont il divorça en juin 1947. Il se remaria à Saint-Germain-en-Laye avec Michelle Barboiron en novembre 1947.
Démobilisé, dès 1945, Charles Hernu s’engagea de nouveau en politique dans le vieux parti radical-socialiste, alors hostile à la mise en place d’une nouvelle République et à ses institutions. Il devint l’année suivante vice-président des jeunesses radicales de France (section de Lyon) et exerça alors comme journaliste, écrivant des articles dans Le Patriote et Le Démocrate de Lyon. Il entra, semble-t-il grâce au radical franc-maçon Berard-Quelin, au Centre national du commerce extérieur, où il exerça de 1947 à 1956, puis de 1959 à 1965.
Charles Hernu s’installa en 1946 ou 1947 à Saint-Germain-en-Laye (Seine-et-Oise, Yvelines) dans la banlieue ouest de Paris. Il continua avec succès son militantisme au parti radical dans ce nouveau département : en 1949, il devint secrétaire général du comité cantonal radical-socialiste de Saint-Germain-en-Laye, puis, en avril 1950, trésorier général adjoint de la fédération de Seine-et-Oise. Le 7 janvier 1951, il fut désigné comme vice-président de la fédération des jeunesses radicales-socialistes de Seine-et-Oise et reconduit quelques jours plus tard comme trésorier des Jeunesses radicales de France et de l’Union française. En 1952, au congrès de Bordeaux, il fut élu au comité exécutif du parti.
Franc-Maçon depuis 1950, affilié à la Grande Loge, puis au Grand Orient de France, puis de nouveau à la Grande Loge, Charles Hernu fut vénérable de sa loge Locarno dans les années 1960. Déjà candidat aux élections municipales complémentaires de mai 1950 à Saint-Germain-en-Laye, il figura sur la liste radicale du Sud de la Seine-et-Oise à la 7e position en juin 1951 sur la liste conduite par Maurice Béné. Surtout, il refonda la même année, avec Charles Briandet, l’association du Club des Jacobins de Paris et en assura la présidence. Il réactivait un club actif à la Libération mais tombé en sommeil depuis. Celui-ci se voulait à la fois société d’éducation et de propagande pour préparer, et éventuellement diriger, le rassemblement des Républicains. Le regroupement en son sein de radicaux, de socialistes et de progressistes suscita de violentes réactions dans les milieux radicaux, notamment de la part de Jean-Paul David qui avait demandé à la commission nationale de discipline du parti valoisien l’exclusion des membres du parti n’ayant pas donné leur démission du club dans le délai d’un mois. David visait, selon les RG qui évoquaient des sources radicales, à régler un différend qui l’opposait à Hernu depuis les législatives de juin 1951 et le conflit qui l’avait opposé à Maurice Béné. Hernu fut à cette occasion soutenu par Pierre Mendès France dont il avait fait la connaissance au congrès radical de Lyon et qui avait été conférencier du club (selon un courrier de novembre 1971). Le Club des Jacobins, à dominante radicale et franc-maçonne, resta longtemps un des points d’appui essentiels de cet homme de réseaux, capable de susciter des amitiés durables. Douze ans plus tard, la section parisienne, la seule d’importance, comptait un millier de membres. Des clubs départementaux existaient dans le Rhône, le Morbihan, l’Allier, les Bouches-du-Rhône, l’Aisne, l’Eure-et-Loir, le Bas-Rhin, la Meurthe-et-Moselle, l’Isère. Le club recrutait par parrainage et disposait d’un bimensuel éponyme. Hernu, directeur de cette publication, avait aussi, dans les années 1960, une tribune mensuelle dans le quotidien Combat.
Très vite, Charles Hernu se situa dans la tendance la plus à gauche du parti radical, favorable non seulement à l’Union des gauches, mais aussi tentée par la recherche du soutien communiste à cette coalition. Il participa, comme simple invité au congrès de Vienne du Mouvement de la paix du 11 au 20 novembre 1952 et aurait alors été soupçonné par certains radicaux de sentiments « progressistes » voire procommunistes. Les RG le décrivaient alors comme « Radical de gauche se réclamant de la tendance de M. [Édouard] Herriot. Garçon intelligent, sympathique, tout dévoué à son parti mais enclin peut-être à rechercher les hommes officiels et toutes les relations possibles dans les milieux parlementaires ». Hernu se prononçait pour l’indépendance de l’Indochine, prônait un retour aux sources du régime républicain et militait en faveur de la formation d’un gouvernement dirigé par Pierre Mendès France. En 1954, comme président du Club des Jacobins, il eut de nombreux entretiens sur le problème de la CED, avec notamment, Guy Mollet, Monnerville, Mendès France et le général de Gaulle qui le reçut à Colombey-les-deux-Églises.
Hernu et son club appuyèrent l’expérience du gouvernement Mendès France et jouèrent un rôle non négligeable dans la prise du contrôle du parti radical par ce dernier en 1955. Les opposants du député de l’Eure accusèrent alors Hernu d’avoir, avec ses amis Jacobins, contribué à truquer les élections internes au parti radical. Après le renversement de Pierre Mendès France par une fraction radicale qui fit bientôt sécession du vieux parti de la place de Valois, Hernu se trouva donc dans l’opposition absolue à Edgar Faure et, après la dissolution de l’Assemblée nationale par celui-ci le 2 décembre 1955, participa à la constitution du Front républicain. Celui-ci, coalition électorale de centre-gauche, réunissait Pierre Mendès France pour la majorité du parti radical, Guy Mollet pour la SFIO, François Mitterrand* pour la majorité de l’UDSR, Jacques Chaban-Delmas pour une fraction gaulliste, et emporta de justesse les élections face à l’ancienne coalition de centre-droit conduite par Edgar Faure.
Charles Hernu, qui s’était installé à Paris, rue de Ponthieu, conduisit alors une liste « radicale-socialiste et d’union pour le progrès et la rénovation du pays » dans la 6e circonscription de la Seine (Seine-Saint-Denis). Il fit campagne contre « le syndicat des sortants » et se réclamait du parrainage de Pierre Mendès France plus que de la coalition du Front républicain, proclamant « voter Hernu, c’est voter Mendès France ». Il devait affronter d’autres candidats se réclamant du Front républicain, les socialistes bien sûr, mais aussi un proche de François Mitterrand*, Georges Beauchamp*, qui conduisait une liste de l’UDSR. Dans ce bastion de la ceinture rouge, il arriva derrière la liste communiste, mais fut élu député à l’âge de trente-deux ans, ce qui en faisait un des benjamins de l’Assemblée, avec Jean-Marie Le Pen.
Hernu se montra un parlementaire actif, déposant de nombreuses propositions de loi ou de résolution comme le rappelle sa notice du Dictionnaire des parlementaires. Il appartint à la commission des affaires étrangères – il en fut secrétaire en 1957 –, à la commission du travail et de la Sécurité sociale et à celle de la reconstruction, des dommages de guerre et du logement. Surtout, sa proximité avec Pierre Mendès France, un des leaders de la coalition au pouvoir – qui s’en détacha rapidement pour devenir l’un des leaders de l’opposition au gouvernement Mollet dès la fin du printemps 1956 – le mit en lumière. Dès avant le départ de Pierre Mendés France du gouvernement en mai, Hernu se distingua par un vote et par une initiative parlementaire.
À sa suite, le 24 février 1956, dix-neuf députés radicaux, dont de nombreux mendésistes, empêchèrent la procédure d’abrogation des lois Barangé et Marie d’aides indirectes à l’enseignement privé. Face aux protestations du camp laïque, Hernu justifia l’attitude des députés « Jacobins » dans un article intitulé « Députés protestataires », en insistant sur la nécessité de donner la priorité à la lutte contre la guerre d’Algérie et de ne pas rejeter, par une attitude sectaire, dans le camp adverse les chrétiens de gauche. Il ne reniait pas la formule « À l’école publique, fonds publics. À l’école privée, fonds privés », mais promettait la restauration de la laïcité dans un climat de paix.
Ensuite, alors que l’avortement restait un crime et la propagande anticonceptionnelle un délit grave, il déposa, dès le 16 mars 1956, avec Léon Hovnanian une proposition de loi tendant à légaliser la prophylaxie anticonceptionnelle.
Comme tous les mendésistes, Charles Hernu se distingua de la politique algérienne du gouvernement Mollet, non sans ambiguïtés. Il vota le 12 mars les pouvoirs spéciaux, puis, dans la logique de la lettre de démission du député de l’Eure, critiqua à l’Assemblée, dès le 1er juin 1956, la politique de Lacoste. Ils admettaient la nécessité d’un « effort militaire efficace », le voulaient même plus conséquent pour négocier en position de force, estimant indispensable la recherche d’une solution politique, l’armée seule ne pouvant régler tous les problèmes. Un an plus tard encore, le 24 juin 1957, s’adressant au président du Conseil Bourgès Maunoury, Hernu déclarait « Comme vous, nous croyons de toutes nos forces que la France doit rester en Algérie […] et que rien ne doit être épargné dans ce but, pas même le portefeuille des Français. » Charles Hernu regrettait les demi-mesures prises en Algérie – « nous n’avons su ni faire la guerre, ni pacifier, ni réformer » –, et prenait la défense des musulmans modestes ainsi que de l’armée en butte à l’hostilité de la police et de l’administration. Il dénonça nettement les tortures.
Charles Hernu s’attira les foudres à long terme du Parti communiste pour être intervenu publiquement pour dénoncer la répression soviétique en Hongrie et avoir assimilé le soulèvement populaire à celui de 1789. Il organisa une manifestation en faveur du peuple Hongrois à Saint-Denis en novembre 1956, qui suscita une contre manifestation communiste dirigée par le maire Auguste Gillot, avec une banderole portant l’inscription « Mettant sa main dans celle de Dides, Hernu défend les fascistes de Hongrie. Qu’il défende plutôt les revendications de ses électeurs. La paix en Algérie et à Suez ». Selon lui, les communistes français, par leur attitude de soutien à l’URSS, « stérilis[ai]ent pendant dix ans la gauche française ».
En 1957-1958, alors que la IVe République enferrée dans la guerre d’indépendance de l’Algérie connaissait une crise qui menaçait le système, Mendès France et les siens perdirent progressivement la direction du parti radical. Les mendésistes divergeaient sur la stratégie à mettre en œuvre. Charles Hernu et une partie des radicaux jacobins souhaitaient poursuivre le combat au sein du parti radical pour le reconquérir, alors que Maurice Bertrand et P.-A. Falcoz souhaitaient soit quitter le parti pour tenter d’en fonder un nouveau, soit lancer un appel au regroupement des petits mouvements de gauche pour « préparer une unité d’action qui se transformerait en cartel en une fédération ou en une formation ».
Après le bombardement du village marocain de Sakiet-Sidi-Youssef, le 8 février 1958, Hernu et André Philip furent parmi les premiers à appeler à la constitution d’un Comité de défense antifasciste n’excluant pas les communistes. Il fut créé le 11 mars suivant, regroupant des intellectuels et hommes politiques de gauche, et devint Comité de Résistance antifasciste, fondé symboliquement le 8 mai 1958. Moins d’une semaine plus tard, le soulèvement des Européens d’Alger, appuyés par l’armée, ouvrait la crise finale de la IVe République. Il soutint le gouvernement Pflimlin et, le 28 mai, participa à la manifestation pour la défense de la République, aux côtés de Pierre Mendès France et de François Mitterrand.
Charles Hernu, avec une minorité de radicaux et la dizaine de parlementaires radicaux restés fidèles à Pierre Mendès France, vota contre le retour au pouvoir du général de Gaulle le 1er juin 1958. Il fut l’un des opposants à la formation de la Ve République et à sa Constitution contre laquelle il appela à voter.
Durant l’été 1958, avec Léon Hovnanian, Pierre Falcoz, Maurice Bertrand et Roland Dumas, Hernu lança dans France Observateur aux responsables de la gauche non communiste une invitation à se réunir pour rassembler tous les opposants, qui s’allieraient ensuite avec le PCF. Membre fondateur de l’Union des forces démocratiques (UFD), regroupant autour de la Ligue des droits de l’Homme et des dirigeants du SNI (dont Denis Forestier), de l’UGS, des minoritaires socialistes qui peu après fondèrent le Parti socialiste autonome (PSA), les amis de François Mitterrand et de ceux de Pierre Mendès France et des intellectuels qui s’opposaient au nouveau projet de Constitution, Hernu fut avec ses amis considéré comme s’étant mis en dehors du parti radical et fut exclu de fait.
Hernu perdit son siège de député en novembre 1958. Il avait été candidat aux élections législatives dans la Seine sous la double appellation de radical-UFD. Après avoir participé au regroupement des mendésistes dans le Comité d’action démocratique (CAD) – c’est lui qui déposa le 7 mai à la préfecture de police les statuts de l’association – et espéré voir l’UFD se transformer en parti politique, les mendésistes ne voulant pas courir le risque d’être isolés alors que PSA et UGS entamaient un processus de fusion : ils demandèrent à adhérer au PSA. La demande d’adhésion de Pierre Mendès France suscita majoritairement l’enthousiasme, celle de ses amis de nombreuses réticences. Officiellement les demandes d’adhésions furent individuelles, mais une commission fut nommée pour régler les cas individuels et les situations locales qui pourraient se révéler litigieuses. Hernu y figurait au côté de Paul Anxionnaz et de Léon Hovnanian pour défendre ses amis, en liaison avec les dirigeants nationaux du PSA.
À la veille de la fusion entre le PSA, l’UGS et le petit groupe de Tribune du communisme, un ultime congrès du PSA élut Hernu pour figurer parmi les 25 derniers membres de la CAP du PSA. Puis il fut choisi pour siéger au premier bureau national du PSU, fondé en avril 1960.
Hernu ne demeura qu’un peu plus de deux années au sein du PSU. Alors que Mendès France se refusait à intervenir dans les instances de ce parti, il fut l’un de ses « délégués apostoliques », selon le mot d’Alain Gourdon.
Divorcé de sa seconde épouse en juin 1960, il se maria pour la troisème fois à Chateau-Chinon en octobre 1963 avec Jacqueline Chabridon dont il divorça en janvier 1972.
Remarqué pour son attitude courageuse lors de la manifestation du parti le 21 octobre 1961, il fut l’un des blessés et s’illustra par la forme de son engagement pour la « Défense républicaine ». En avril précédent, il s’était rendu au ministère de l’Intérieur à l’appel de Michel Debré, pour prendre les armes contre les généraux d’Algérie putschistes et suscita émoi puis rire de ses camarades en se présentant à la porte du parti en treillis. Dans la même logique, il se montra adversaire de l’insoumission individuelle des militants du parti et se prononça contre le vote « non » au référendum gaulliste sur l’autodétermination. Son domicile fut plastiqué par l’OAS.
Depuis le printemps 1961, sans craindre le paradoxe, il se prononça, dans Le Jacobin puis dans Le Monde, pour un « parlementarisme présidentiel », proposant l’élection du président du Conseil et l’élection du président de la République au suffrage universel. Ce qui traduisait de fait, sur cette question majeure, sa rupture avec Pierre Mendès France. Il quitta le PSU en octobre 1962, en dénonçant le sectarisme du parti, avec d’autres Jacobins, comme Léon Hovnanian ou Pierre Bassan, Georges Suffert* et Maurice Laval*, mettant ainsi fin de fait à douze années d’engagement mendésiste.
C’est sous l’appellation de candidat d’« entente démocratique » qu’il se présenta aux élections législatives de novembre 1962 dans le Rhône. Il se replia sur son Club des Jacobins dans un premier temps. Parmi les principaux animateurs du club, on comptait encore à cette étape Charles Briandet, les journalistes Roger Charny, Maurice Carril et Marc Paillet*, ou l’avocat Gaston Maurice, responsable de l’Union progressiste.
Hernu s’efforça de poursuivre des actions unitaires dans lesquelles il était déjà engagé et s’immergea dans l’action des clubs en s’appuyant sur ses réseaux patiemment construits. En ces années de fin de guerre d’indépendance de l’Algérie, de 1960 à 1964, il était co-secrétaire général du Comité des colloques juridiques (animés par le bâtonnier Thorp*), avec les avocats Gaston Maurice et Jules Borker, important avocat communiste *. En 1963, il entra au comité directeur de la Gauche européenne, dirigée par le socialiste Gérard Jaquet.
Dès 1961, Hernu avait organisé la première réunion commune des Jacobins et de la Ligue pour le combat républicain de Mitterrand, premier signe d’un rapprochement avec celui-ci, alors très isolé depuis l’affaire de l’Observatoire et par le refus du PSA puis du PSU de l’accepter dans leurs rangs. Hernu devait désormais lier son sort à celui du parlementaire de la Nièvre, lui apportant des supporters et l’aidant à mettre en place les premières structures organisationnelles qui lui permirent de sortir de son isolement. En mars 1963, ils créèrent le Centre d’action institutionnelle (CIA), dont Hernu fut le secrétaire général (Émile Aubert* étant président), avec à ses côtés deux proches de Mitterrand : Georges Beauchamp* et Louis Mermaz*. Leur but officiel était de contribuer au regroupement de la gauche et de lancer une offensive contre le régime et le gouvernement. Ils se démarquaient des clubs plus traditionnels, comme le Club Jean Moulin ou Citoyen 60, qui ne voulaient pas encore s’engager dans des entreprises partisanes. Eux firent campagne pour la candidature Defferre puis, celle-ci déclarée, s’y intégrèrent. Hernu participa encore aux colloques socialistes organisés par Georges Brutelle en 1964.
Toutes les initiatives d’Hernu ne furent pas couronnées de succès durables, mais elles marquent sa volonté de se construire des réseaux personnels élargis. Ainsi, revendiquant ses origines quimpéroises, il présidait en mars 1964, le Club dit « les bonnets rouges » qui se proposait de grouper les bretons qui, tant en Bretagne que dans la région parisienne, s’intéressaient aux questions de la réforme des institutions. Cette tentative de créer une annexe des Jacobins eut peu de succès. Les RG lui prêtaient des contacts très variés, allant jusqu’à J.-F. Devay de Minute, dont il aurait été un informateur régulier.
Le premier grand succès de Charles Hernu, de François Mitterrand et de leurs amis fut la constitution de la Convention des institutions républicaines (CIR), le CAI étant resté quelque peu obscur. Les Jacobins organisèrent, avec le CAI et les colloques juridiques de Thorp, une Convention des Clubs qui se tint à Paris les 6 et 7 juin 1964, et qui proposait de préparer l’après gaullisme en envisageant les institutions d’une République future. Censée regrouper une cinquantaine de clubs du centre ou de la gauche, cette confédération revendiquait 5 000 adhérents. Le véritable congrès constitutif eut lieu à Orsay en juillet 1965. La CIR était alors essentiellement « un club de réflexion fédératif », selon le mot de Laurent Jalabert, mais ajoutons : de très modeste dimension. Des témoignages rapportent la part de bluff de l’opération, avec l’invention d’une série de structures qui n’existèrent que sur le papier, afin de démontrer un vaste mouvement d’adhésions, utile au plan médiatique. Hernu fut membre de 1965 à 1968, puis président du « présidium » de la CIR de 1968 à 1970.
Leur second succès fut, avec l’appui de la SFIO et du PCF, de réussir à présenter la candidature de François Mitterrand à l’élection présidentielle de 1965. Hernu fut chargé, avec Claude Estier*, des contacts avec les journalistes. La campagne présidentielle donna naissance à la Fédération de la gauche démocrate et socialiste (FGDS) qui fédérait la SFIO, les radicaux-socialistes et une partie des clubs, réunis sous l’égide de la CIR qui devenait de fait le cœur de la « IIIe famille », selon le vocabulaire du temps, et profitait donc de cette situation pour étendre son influence. Cette construction était une étape essentielle dans le rassemblement de la « gauche non-communiste », mais aussi, on le vit avec les accords passés avec le PCF en décembre 1966, dans la voie de l’Union de la gauche. Seul le PSU resta en dehors, avec Pierre Mendès France en dépit des efforts d’Hernu pour l’attirer dans la Fédération. Hernu participa personnellement à la première réunion qui devait aboutir à la constitution de la FGDS, le 13 juillet 1965, au nom de la CIR, et fut l’un des neuf membres du comité permanent de liaison désignés alors, et le délégué général de celle-ci. Il fut ensuite secrétaire général du « contre-gouvernement » mis en place par la FGDS en 1966.
Aux élections législatives de mars 1967, Hernu, qui chercha longtemps une nouvelle terre d’élection, tenta de se faire élire dans la Loire. Il avait fondé, pour préparer le terrain, un club « Saint-Étienne Demain », club « fantôme », selon la SFIO départementale, créé « pour se faire de la publicité », selon les RG.
Les événements de Mai 68 devaient mettre à mal la stratégie unitaire de la FGDS et de Hernu. En 1968, il tenta de s’implanter dans l’Indre, résida à Châteauroux et présida la CIR locale qui l’élut à sa tête au congrès du 28 septembre 1968. Battu aux élections législatives dans le département, il fut encore candidat de la CIR dans le canton de Levroux en 1970. Il lança localement « le mouvement socialiste », après la rupture des pourparlers avec la SFIO à la veille du congrès d’Issy-les-Moulineaux.
Personnellement déjà contesté dans la FGDS par les socialistes de la SFIO qui se méfiaient de sa propension aux bavardages attestés par de nombreuses écoutes des RG, Hernu vit sa place au sein de la CIR progressivement réduite au profit de Louis Mermaz*, Gabriel Bergougnoux et Claude Estier. Il fut réélu au groupe permanent de la CIR en octobre 1968, mais une réforme de l’organisation interne le fit passer au second plan, Roland Dumas le remplaçant à la présidence du présidium de l’organisation.
La rupture de la FGDS, la mise à l’écart de Mitterrand par ses partenaires et les aléas du processus d’Union des socialistes entraînèrent une crise au sein de la CIR qui vit le départ de militants, certains rejoignant le nouveau PS au congrès d’Alfortville en avril 1969. Hernu publia à automne 1969 un ouvrage intitulé Priorité à gauche et se montra de plus en plus critique vis-à-vis de la politique de la CIR. Au comité directeur du Club des Jacobins de juin 1970, il proposa qu’elle devienne une Convention de club et non « un parti comme les autres ». Il se prononça encore pour un rapprochement avec le Centre, et notamment avec les radicaux que prenait en main Jean-Jacques Servan-Schreiber (JJSS), ce qui le confina dans une marginalisation croissante. Il approuva publiquement la candidature de JJSS à l’élection partielle de Bordeaux, ce qui lui valut des critiques sévères du bureau de la CIR en septembre suivant, Estier et Joxe demandant son remplacement. Des ennuis de santé, avec une opération, l’écartèrent par ailleurs de la politique durant plusieurs mois. Aux assises nationales de décembre 1970 de la CIR, Mitterrand assura personnellement la fonction de président du Présidium, Hernu demeurant toutefois au bureau politique.
Hernu fut mis en cause en 1971 par la presse, notamment par Le Monde en juillet, dans le scandale du Patrimoine foncier. Il avait été proche de Lipsky, patron du Patrimoine Foncier. Il fut entendu par la justice au titre de témoin car il dirigeait le Centre national d’information sur l’épargne, qui publiait Flash épargne, installé dans un des bureaux qui avaient appartenu au Patrimoine foncier et aurait été lié à ce dernier. De plus, il était conseiller technique aux établissements Kauffmann, société d’import-export qui aurait réalisé des achats immobiliers pour le compte du Patrimoine Foncier.
Après le congrès d’Épinay en juin 1971, Hernu devint membre du comité directeur du Parti socialiste (tendance Mermaz-Pontillon) mais ne figurait pas alors parmi les dirigeants en vue et n’eut pas de poste de permanent. Avec ses amis Jacobins (Marc Paillet* et Guy Penne), il se montra très critique envers le programme commun en octobre 1972, craignant « le rouleau compresseur » du Parti communiste. Il fut l’un des premiers mitterrandistes à critiquer aussi le CERES. Au sein du nouveau PS, il se spécialisa dans deux domaines : les questions militaires et les élus locaux.
En 1972, fut mise en place, à la convention nationale de Suresnes du PS, une commission nationale d’étude des problèmes de la défense, dont il assuma la présidence. Il présida la Convention des officiers de réserve pour l’armée nouvelle (CORAN) et la Convention des sous-officiers de réserve, les deux étant fédérés dans la Convention des cadres de réserve pour l’armée nouvelle (CCPAN), fondée en avril 1974 avec des officiers, dont le général (CR) Jean Bécam. Elle publia le périodique L’Armée nouvelle, dont il était directeur gérant, et aussi un ouvrage dans la collection « La Rose au Poing », intitulé Soldat Citoyen. À partir de 1974, il fut chargé de conférence à l’Institut des hautes études de défense nationale.
Alors que le Programme commun de gouvernement entre le PS et le PCF et le Projet Socialiste prévoyaient la renonciation à l’arme nucléaire par la France, Charles Hernu engagea au sein du PS une réflexion qui conclut très rapidement à son maintien. Il eut le soutien tacite de Mitterrand et de Jean-Pierre Chevènement. Cette contradiction renforçant Mitterrand sur sa droite, et provoquant des protestations de son aile gauche et des « premiers écologistes ». Il fit prendre position au PS en faveur du maintien de la force de frappe début 1978, peu après une semblable évolution du PCF qui permettait ce tournant.
Sa défense de l’énergie nucléaire lui valut, en 1977, de se voir décerner un « prix chardon » par la Fédération française des sociétés de protection de la nature, pour « son hostilité déclarée à l’égard des protecteurs de la nature ». Plantu, le caricaturiste du Monde, le représenta longtemps pour sa part en treillis, en baroudeur macho, et ses adversaires au sein du PS brocardaient « Hernucléaire ».
Hernu fut par ailleurs directeur de Communes de France, organe de la Fédération nationale des élus socialistes et républicains (FNESR), dont il avait été nommé délégué général en avril 1973, puis il fut délégué général du PS auprès des associations d’élus en 1975-1977 et devint secrétaire général de la FNESER en décembre 1977. Mais, paradoxalement, il ne trouva que très difficilement encore une terre où s’implanter. Candidat malheureux aux élections législatives de 1973 dans l’Indre, il mit en cause le programme commun qui ne pouvait être qu’un « repoussoir ». Il publia un article dans Le Monde du 21 juillet 1973 qui lui valut de sévères critiques du PCF. Ayant renoncé à s’implanter à Châteauroux, échoué à le faire à Créteil aux cantonales de 1976, où il se heurta à l’opposition du CERES, Hernu jeta son dévolu sur son département d’origine, le Rhône, et sur la ville de Villeurbanne, qui comptait 116 000 habitants et dont le maire, Étienne Gagnaire, avait été exclu du PS pour refus de l’Union de la gauche. Ce « parachutage » en novembre 1976 d’un membre national du parti, membre du courant majoritaire, ami proche de François Mitterrand, dans la section villeurbannaise, composée à 80 % de membre CERES, dont notamment de deux représentants du CERES au niveau départemental, Rolland Massard et Jean-Jack Queyranne, et dans une ville convoitée par le PCF, ne s’effectua pas dans l’indifférence.
L’initiative en revenait à Roland Bernard, secrétaire de la fédération socialiste du Rhône. Mais Hernu rencontra l’opposition du secrétaire de section, Roland Massard, qui pouvait se targuer de neuf années de travail politique local continu, de la reconstruction de la section contre Gagnaire et de résultats du PS en progression constante. Massard, appuyé par la section lui contesta la prétention de conduire une liste d’union et plus encore la création d’une liste socialiste homogène, et fut candidat à la candidature. La direction fédérale se partagea par moitié et la décision finale revint donc à la direction socialiste. Le comité directeur du 22 janvier 1977 appuya Hernu qui fut investi, avec Jean-Jacques Queyranne comme éventuel futur adjoint.
Hernu conduisit une liste homogène du PS, car les négociations avec le PCF avaient échoué – il proposait à ses partenaires la majorité des sièges, mais sur une liste qu’il conduirait lui-même, arguant de la puissance de la poussée socialiste depuis 1973. L’affaire prit vite une allure nationale et Georges Marchais menaça : « le maire de Villeurbanne sera M. Desgrand* (PCF) ou ce sera M. Gagnaire ». Alors que le PCF faisait une surenchère au plan national qui menaçait l’Union de la gauche, Hernu servait Mitterrand qui voulait maintenir l’union, mais souhaitait que, de façon symbolique et sur quelques villes, le PS montre qu’il ne cédait pas devant le PCF. La direction du PS laissait la possibilité aux fédérations et sections de refuser l’accord avec le PCF dans des « situations particulières » (comme à Laval), où dans le cas d’« exigences excessives ».
La liste Hernu rassembla 29,4 % des suffrages, devant celle du PCF (26,5 %). Celle-ci se retira, ainsi que trois petites listes de gauche totalisant environ 10 % des suffrages. Les socialistes restaient face à la liste Gagnaire (32,6 %). Ils l’emportèrent avec 60 % des suffrages et Hernu devint maire de Villeurbanne, sans un seul élu communiste. Il bouleversait l’équilibre politique du département en prenant la tête de la deuxième cité, après Lyon. De plus le CERES départemental était décapité et le PCF affaibli. En juin suivant, il fut nommé, ainsi que Francisque Collomb, président d’honneur de l’Association des maires du Rhône (la COURLY), composée de deux élus par canton. Il quitta alors son domicile des Hauts-de-Seine pour s’installer dans son nouveau fief électoral. Au plan national, il fut élu au comité directeur de l’Association des maires de France cette même année. L’élection d’Yvon Deschamps, directeur des affaires culturelles et sportives de la ville de Villeurbanne, à la tête de la fédération en 1979 marquait son emprise sur celle-ci en à peine deux années. Prolongeant son élection à Villeurbanne, Charles Hernu fut élu en mars 1978 député de la 6e circonscription du Rhône, revenant au Parlement vingt ans après son échec de 1958.
Dans l’affrontement interne au PS pour le congrès de Metz en 1979, Hernu resta fidèle à Mitterrand et, avec la fédération du Rhône, lui apporta son soutien contre Michel Rocard* et Pierre Mauroy*. Nommé en février 1981 conseiller de François Mitterrand, candidat du PS à la Présidence de la République, après son élection en mai, l’homme qui avait mis au point la doctrine du PS dans le secteur fut nommé ministre de la Défense dans les gouvernements Mauroy puis Fabius, du 22 mai 1981 jusqu’en 1985. Réélu député du Rhône en juin 1981, il renonça à son mandat pour ses fonctions ministérielles, mais conserva la mairie de Villeurbanne, où il fut réélu en mars 1983 et mars 1989. Il apparaissait comme l’un des proches du président de la République, présent parmi les pèlerins de Solutré par exemple.
Le nouveau ministre prit des mesures symboliques, comme l’arrêt de la construction du camp du Larzac, et l’armée connut des réformes réelles, avec la suppression des tribunaux militaires, le droit à l’objection, la signature de partenariat avec le ministère de l’Éducation et celui de la culture, l’engagement d’une féminisation, par exemple. Mais le ministre s’opposa à la réduction du service militaire à six mois promis par François Mitterrand, poursuivit la défense des intérêts traditionnels de la France, notamment en Afrique. Surtout, Hernu obtint le maintien de la dissuasion nucléaire, même s’il géra difficilement l’arrêt progressif des essais, et mit en place une loi de programmation militaire 1984-1988, dans une période de rigueur. Il fut contraint à la démission, suite à l’affaire du sabotage Rainbow Warrior, après le dynamitage par les services secrets français d’un navire de l’organisation écologique Greenpeace en Nouvelle-Zélande le 10 juillet 1985 par des agents de la DGSE. Cet attentat coûta la vie à un photographe néerlandais, d’origine portugaise. Il nia sa responsabilité mais, devant le scandale, démissionna deux mois plus tard, le 20 septembre 1985. En 2005, le journal Le Monde publia des extraits d’un rapport daté de 1986 écrit par l’ancien chef de la DGSE, l’amiral Pierre Lacoste, d’après lequel les espions français qui avaient posé les bombes auraient agi avec son accord et probablement celui de François Mitterrand lui-même, sans que l’on sache si celui-ci connaissait les moyens employés.
La carrière ministérielle d’Hernu s’arrêta brusquement, mais il continua d’exercer une grande activité politique et bénéficia d’une véritable popularité, même s’il fut ensuite éclaboussé par l’affaire des ventes d’armes à l’Iran par la société Luchaire, dans laquelle des proches furent mis en cause en 1987. Dès le 30 septembre 1985, il fonda le Groupement d’étude et de réflexion militaire et stratégique (GERMES). En mars 1986, il fut réélu député du Rhône, comme tête de liste PS et aussi conseiller régional de Rhône-Alpes, deuxième de la liste socialiste du département. François Mitterrand le fit chevalier de la Légion d’honneur. Il fut encore une dernière fois élu député en juin 1988 et devint vice-président de la commission de la défense nationale et des forces armées de l’Assemblée. Il retrouva peu après sa fonction de délégué national du PS à la défense. Dans les affrontements internes des mitterrandistes, qui devait aboutir au congrès de Rennes, il s’engagea contre Laurent Fabius qui, selon lui, ne l’avait pas soutenu en 1985. Mais son action fut brutalement interrompue le 17 janvier 1990 : il mourut à soixante-sept ans, d’une crise cardiaque alors qu’il prononçait une allocution de soutien aux Arméniens.
Son enterrement fut un événement politique, avec la présence de François Mitterrand* et de Pierre Mauroy* (Laurent Fabius étant écarté par la famille). On salua l’adversaire du colonialisme, la réussite républicaine du fils de gendarme qui avait réconcilié la gauche et l’armée, le fidèle du président. Sa ville natale, Quimper, la ville de Villeurbanne et celle de Lyon donnèrent son nom à une de leurs places.
« L’affaire Hernu » devait éclater par étapes après sa mort. En 1993 parut la biographie de Jean Guisnel qui révéla son passé vichyste et mit à mal la légende qu’il avait construite d’un passé résistant. La révélation n’était pas totalement nouvelle puisque, depuis 1956, le dossier était régulièrement sorti contre lui, notamment par Georges Albertini, et un numéro de L’Idiot international l’avait déjà épinglé, sans rencontrer une grande écoute. Son biographe se penchait sur sa personnalité complexe, soulignant deux traits particuliers : une certaine mythomanie et un manque permanent d’argent que l’affaire du Patrimoine foncier avait déjà éclairé quelque peu. Mais le véritable scandale devait intervenir en octobre 1996, lorsque L’Express titra en couverture sur Hernu agent de l’Est.
Selon l’enquête de Jérôme Dupuis et Jean-Marie Pontaut, qui s’appuyait sur des révélations d’agents roumains, puis sur des archives attribuées au KGB, Charles Hernu aurait été pendant dix ans, durant la guerre froide, sous le nom de code « Dinu », un agent des services de renseignement de l’Est, il aurait travaillé pour les services secrets bulgares, roumains et soviétiques. En mars 1953, il aurait été recruté par le KDS (services secrets bulgares) qui lui demandait des notes de synthèses et des biographies d’hommes politiques, sous le nom de code d’André, serait passé sous le contrôle du KGB (services secrets soviétiques) après son élection à la députation en 1956, puis par la Securitate (services secrets roumains) en 1961 (sous le pseudonyme de Dinu) ; enfin, en 1963, il aurait fait l’objet d’un nouveau recrutement par le KGB. Ce serait la dernière mention d’Hernu dans les archives. Selon l’hebdomadaire, « la question de savoir s’il était toujours agent de l’Est quand il est arrivé à la Défense reste entière ». Ces informations auraient été remises en 1992 par les Roumains aux Français. Mitterrand et Édouard Balladur auraient choisi de les enterrer. Deux mois et demi plus tard, le même journal, sous le titre « Ce que Hernu racontait aux Russes », produisait de nouveaux documents, dont une note du KGB datée du 18 avril 1963 aux services secrets roumains. Il aurait reçu de l’argent de l’Est régulièrement et aussi des aides ponctuelles, notamment pour « sa malheureuse campagne électorale de 1958 ». Sa famille tenta, en vain, de faire saisir L’Express. La presse nationale scruta son passé, évoqua ses besoins d’argent et ses nombreux mariages (il eut cinq épouses et quatre enfants), rappela l’apostrophe d’Henri Chapier lors d’un entretien : « Vous vous êtes marié presque autant de fois qu’Eddy Barclay ! » En 1997, les deux journalistes de L’Express firent paraître un livre développant leurs accusations, alors qu’un livre de défense parut à l’instigation et avec la participation de son fils Patrice. Un autre journaliste, Vincent Nouzille, rechercha sur les archives de la CIA, allant des débuts de la Ve République jusqu’à 1981, période où l’agence américaine aurait incité nombre d’opposants à de Gaulle à informer les États-Unis sur la vie politique française. Selon lui, Charles Hernu aurait été un informateur de l’agence de renseignement américaine durant la fin des années 1960 au moins.
Un article de presse résuma d’une formule ces révélations : les documents « brossaient le portrait d’un homme trop bavard, vantard, avide de reconnaissance, sorte de tartarin de la guerre froide dans l’ambiance délétère d’une IVe République finissante ». L’affaire rebondit en 1998 lorsque Lionel Jospin, Premier ministre, leva le secret défense, permettant à un juge d’instruction d’avoir accès aux pièces des services secrets, et une dernière fois (provisoire ?) en 2002. Sans apporter d’éléments nouveaux, car, faute d’archives soviétiques, des preuves définitives ne peuvent être apportées, notamment concernant la période postérieure à 1963.
L’ouvrage 100 socialistes décrit Hernu comme un activiste, ce qu’il fut incontestablement, ne représentant pratiquement que lui-même. Sur ce point, on peut se porter en faux : par sa présence aux côtés de deux figures majeures de la gauche, Mendès France et Mitterrand, par ses réseaux et l’influence qu’il eut pour l’évolution des positions du PS sur la Défense. Incarnation du « bourgeois républicain » pour Gilles Martinet* qui l’avait beaucoup combattu, il fut peut-être un aventurier, mais il exprima toujours, chez les radicaux, au PSU puis au PS, des positions qui comptèrent en leur temps. Il fut aussi un formidable créateur d’événements.
Son fils, Patrice Hernu, fut élu de Cachan (Val-de-Marne) pour le Parti socialiste puis pour Génération écologie.
À l’occasion du vingtième anniversaire de son décès, en janvier 2010, la mairie de Villeurbanne réalisa un nouvel hommage à son maire disparu.

ŒUVRE : La Colère usurpée, Éd. CH, 1959. — Priorité à gauche, Denoël, 1969. — Soldat-citoyen. Essai sur la défense et la sécurité de la France, Flammarion, 1975. — Chroniques d’attente. Réflexions pour gouverner demain, Téma-éditions, 1977. — Villeurbanne, cité bimillénaire. 50 ans avant JC-1945, GAEV, 1977. — Nous… Les Grands, Press-Fernand Galula, 1980. — Bernard Meuret, Le Socialisme municipal, Presses universitaires de Lyon, 1982. — Défendre la paix, Lattès, 1985. — Lettre ouverte aux deux grands, Albin Michel, 1987.

SOURCES : CAC, 19810440/13, rapport du 23 janvier 1967. CAC, 1986021/1. — Arch. A. Seurat. — Arch. de l’OURS, 2/APO/1, fonds de la FGDS et dossiers Hernu. — Tribune socialiste, n° 41. — Marc Heurgon, Histoire du PSU, La Découverte, 1994, t. 1. — Directives, 3 août 1962. — Le Jacobin, n° 56, 1961. — P. Reclus, La République impatiente ou le Club des Jacobins, 1951-1958, Publ. de la Sorbonne, 1987. — J. Guisnel, Charles Hernu ou la République au cœur, Fayard, 1993. — J.-M. Pontaut, J. Dupuis, Enquête sur l’agent Hernu, Fayard, 1997. — P. Hernu, F. Charpier, Affaire Hernu : histoire d’une calomnie, Ramsay, 1997. — G. Bouvier, De Gagnaire à Hernu : les élections, la vie politique et les socialistes à Villeurbanne entre 1953 et 1989, mémoire de maîtrise, Lyon 2, 1998. — L. Grifo, La Fédération du Rhône du Parti socialiste, 1971-1983, Étude sur le Parti socialiste dans la région lyonnaise et dans le Rhône, mémoire de master 2, Université Lumières, Lyon 2, 2007-2008. — J.-F. Sirinelli, Dictionnaire de la Vie politique française au XXe siècle. — Dictionnaire des Parlementaires français, 1945-1958, op. cit. — J.-F. Kesler, De la gauche dissidente au Nouveau parti socialiste, Toulouse, Privat, 1990. — O. Duhamel, La gauche et la Ve République, PUF, 1980. — J.-M. Binot, D. Lefebvre, P. Serne, 100 socialistes, Bruno Leprince, 2005.— Roger Faligot, Jean Guisnel, Rémi Kauffer, Histoire politique des services secrets français de la Seconde Guerre mondiale à nos jours, La Découverte, 2012 (les auteurs ne croient aux liens d’Hernu avec les services secrets de l’Est). - Etat civil.

Gilles Morin

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